‹ La case du Père TomChapitre 134 sur 200 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

— Mais , Tom , n'êtes-vous pas d'avis que vous êtes plus heureux ici que si vous étiez libre?

—Non vraiment, monsieur Saint-Clare, répondit Tom avec énergie.

— Avec votre travail, vous n'auriez pas gagné de quoi être nourri et vêtu comme chez moi.

— Je le sais, monsieur Saint-Clare, vous êtes plein de bonté; mais j'aime mieux avoir de pauvres habits, une pauvre maison, et les avoir à moi, que d'être bien logé chez un autre. Je crois que c'est naturel...

— Je le suppose, Tom; ainsi donc, vous me quittez dans un mois, quand toutes les formalités voulues seront accomplies.

— Je resterai tant que monsieur aura besoin de moi, tant qu'il sera dans la peine, reprit Tom.

— Et jusqu'à quand serai-je dans la peine? demanda Saint-Clare; quand cette peine finira-t-elle ?

— Quand M. Saint-Clare sera chrétien.

— Et vous avez vraiment l'intention de rester jusqu'à cette époque? dit Saint-Clare en souriant à demi. Oh! Tom , je ne veux pas vous retenir trop longtemps; allez retrouver votre femme et vos enfants, et assurez-les de mon amitié.

— Je suis convaincu que ce jour viendra, dit Tom les larmes aux yeux; le Seigneur vous réserve une mission.

— Une mission? dit Saint-Clare : je serais curieux de connaître vos idées sur l'espèce de mission qu'il peut me réserver.

— Un pauvre malheureux comme moi a lui-même une mission du Seigneur; et M. Saint-Clare, riche et savant, doit en avoir une bien plus importante.

— Vous paraissez croire, dit Saint-Clare en souriant, que le Seigneur a grand besoin qu'on travaille pour lui.

— Nous travaillons pour lui quand nous travaillons pour ses créatures.

— Excellente théologie, Tom! elle vous sert mieux que celle de nos docteurs.

L'entretien fut interrompu par l'arrivée de quelques visites.

Marie Saint-Clare fut aussi sensible à la perte d'Eva qu'elle pouvait l'être. Comme elle avait le talent de rendre tout le monde malheureux autour d'elle quand elle souffrait, ses domestiques eurent plus d'une raison pour regretter leur jeune maîtresse, dont l'intercession les avait souvent préservés des exigences tyranniques de sa mère. La vieille Mammy surtout, que la présence de cet être charmant consolait d'une séparation cruelle, était presque réduite au désespoir. Elle se lamentait jour et nuit; l'excès de son chagrin la rendait moins alerte, ce qui lui attirait un déluge d'invectives.

Miss Ophélia était inconsolable. L'exemple d'Eva avait exercé sur elle une influence durable : elle était plus douce, plus aimable; elle vaquait à ses devoirs avec la même assiduité, mais c'était d'un air calme et modeste. Elle s'occupait activement de l'éducation de Topsy, pour laquelle elle n'éprouvait plus le moindre dégoût; elle ne la

regardait plus que comme une créature immortelle , que Dieu lui avait confiée pour être formée aux vertus. Topsy n'était pas devenue une sainte; mais la vie et la mort d'Eva avaient opéré en elle un notable changement. Son indifférence avait disparu; elle éprouvait le désir de bien faire. Ses eflforts étaient irréguliers, souvent interrompus; mais elle les renouvelait avec courage.

Un jour que miss Opbélia avait fait demander Topsy, celle-ci, avant que de se mettre en marclie, cacha précipitamment q lelque chose dans son sein.

— Que faites-vous là? dit la petite Rosa, qui venait la chercher : vous avez volé quelque chose ?

En même temps, elle la saisit rudement par le bras.

— Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débattant; ce n'est pas votre affaire.

— Je vous ai vue cacher je ne sais quoi. Je vous connais! s'écria Rosa; et elle essaya de s'emparer de l'objet en litige. Topsy furieuse combattit vaillamment pour défendre ses droits. Le tumulte amena miss Ophélia et Saint-Clare sur le champ de bataille.

— Elle a volé! dit Rosa.

— C'est faux ! vociféra Topsy avec emportement.

— Donnez-moi ce que vous cachez, dit miss Ophélia d'un ton ferme. Topsy hésitait; mais, sur une seconde sommation, elle tira de son sein un paquet enveloppé dans le pied d'un de ses vieux bas. Ce paquet contenait un petit livre qu'Eva avait donné à Topsy, et qui se composait de versets de l'Ecriture adaptés à chaque jour de l'année; ce livre était enveloppé d'une bande de crêpe noir arraché aux tentures funéraires. Il y avait en outre dans le paquet un papier renfermant la boucle de cheveux remise à la négresse le jour mémorable où Eva lui avait fait ses adieux.

Saint-Clare fut ému. — Pourquoi, dit-il, avez-vous entouré votre livre de ce crêpe?

— Parce que... parce que... il venait de miss Eva. Oh! de grâce, ne nu: l'enlevez pas !

Puis se jetant brusquement à terre, Topsy mit son tablier sur sa tête, et poussa des cris lamentables. 11 était à la fois touchant et coini(|iie de voir le xieux bas, le crêpe noir, le livre, la boucle blonde, cl la désolation de Topsy. Saint-Claie BOUrit, mais il avait les larmes aux yeux en disant : — Allons, ne pleurez pas, vous aurez votre trésor. Puis rassemblant les divers objets, il les lui jeta sur les genoux, et entraîna miss Ophélia au salon.

— • \ ous finirez par tirer bon parti de celle petite, dit-il en faisant nu geste axée son pouce par-dessus son épaule. 11 faut lâcher d'en faire quelque ohi se.

— Elle s'esl bien améliorée, répondit miss Ophélia, j'en espère beaucoup; mais, AugUiUu, ajoula-l-clle en lui niellant la main sur le bras, je vais vous adresser une question, Cette enfant est-elle à

XoilS ou .i Midi ?

— le vous l'ai donnée, dit Aiumslin.

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