CHAPITRE XXVIII
sur un sofa et à maudire un clergé qui ne se dévoue pas. Il est facile de s'apercevoir que les autres devraient affronter le martyre.
— Vous allez maintenant sortir de votre inaction?
— Dieu seul sait l'avenir! J'ai plus de courage qu'autrefois , parce que j'ai tout perdu, et celui qui n'a rien à perdre brave aisément tous les dangers.
— Et que comptez-vous faire ? j
— Mon devoir envers les pauvres et les faibles, tel que je le conçois. Je commencerai par mes esclaves, pour lesquels je n'ai rien fait encore; et plus tard, peut-être, je tenterai d'être utile à une classe d'hommes tout entière, de sauver mon pays de la position fausse et déshonorante dans laquelle il se trouve à l'égard de toutes les nations civilisées.
— Croyez-vous possible qu'une nation accorde jamais volontairement l'émancipation ?
— Qui sait? répliqua Saint-Glare ; nous touchons à une époque de grandes actions. L'héroïsme et le désintéressement vont se manifester sur la terre; déjà les nobles hongrois, au prix d'un immense sacrifice d'argent, ont affranchi des millions de serfs; peut-être se trouverat— il parmi nous des hommes généreux qui n'évalueront pas en dollars la justice et l'honneur.
— J'ai peine à le croire , dit miss Ophélia.
— Mais admettez que l'émancipation vienne demain. Qui fera l'éducation de ces millions d'hommes? qui leur apprendra à faire usage de leur liberté? Ils n'arriveront jamais à rien chez nous; nous sommes nous-mêmes trop indolents pour les rendre actifs, pour en faire des hommes. Ils iront dans le Nord, où le travail est à la mode. Mais vos philanthropes suffiront-ils à la tâche nouvelle qui leur sera imposée? Vous envoyez des millions de dollars aux missions étrangères; mais consentirez-vous à recevoir tant d'êtres ignorants dans vos villes et dans vos villages? consacrerez-vous votre temps, votre activité, votre argent, à ranger tant d'idolâtres sous l'étendard, de la foi chrétienne ? Si nous émancipons, vous chargez-vous d'instruire? Combien de familles de Vermont voudront-elles bien recueillir dans leur sein un nègre et une négresse, et chercher à les convertir? Si je fais d'Adolphe un commis ou un artisan, combien de négociants, d'entrepreneurs le prendront-ils à leur service? Si je veux mettre Jeanne et Rosa à l'école, y a-t-iJ dans les Etats du Nord beaucoup d'institutions qui daignent Jcs admettre? Et pourtant elles sont aussi blanches que la plupart de nos compatriotes. Vous le voyez, cousine, il faut nous rendre justice : nous sommes dans une mauvaise position; nous sommes les oppresseurs déclarés des nègres; mais les barbares préjugés du Nord les oppriment avec une rigueur presque égale.
— Je le sais, répliqua miss Ophélia; j'avais moi-même contre eux une antipathie que j'ai cru devoir surmonter. J'y suis parvenue, et j'ai la conviction que bon nombre d'honnêtes habitants du Nord n'auraient pas de peine à m'imiter. Certes, ce serait un plus grand sacri-
fice de recevoir des païens chez nous que d'envoyer des missionnaires chez eux; mais je crois que nous en sommes capables.
— Vous, sans doute, dit Saint-Clare; il n'est rien que vous ne fassiez quand vous pensez que c'est votre devoir.
— Je n'ai pas de qualités exceptionnelles, dit miss Ophélia; d'autres agiraient comme moi s'ils envisageaient les choses de même. Quand je partirai, j'ai l'intention d'emmener Topsy. Mes concitoyens se récrieront d'abord ; mais je crois pouvoir les amener à partager ma manière de voir. D'ailleurs, je sais qu'il y a dans les Etats du Nord des gens qui ont donné asile à des esclaves.
— Oui, mais ils sont en minorité; et si l'émancipation prenait ici de grandes proportions, vous seriez bien embarrassés.
Miss Ophélia ne répondit pas ; il y eut un temps d'arrêt dans la conversation. Saint-Clare était rêveur et abattu.
— Je ne sais, dit-il, pourquoi j'ai tant pensé ce soir à ma mère ? C'est une idée étrange; mais il me semble qu'elle est près de moi. Je me rappelle ce qu'elle avait coutume de dire. Il y a des instants où nous nous reportons vers le passé , et où nous l'évoquons avec une lucidité singulière.
Après avoir fait quelques tours dans le salon , Saint-Clare ajouta :
— Je vais descendre un moment pour apprendre les nouvelles du soir.
Il prit son chapeau et sortit. Tom, qui le guettait au passage, lui demanda s'il désirait qu'on l'accompagnât.
— Non, mon garçon; je serai de retour dans une heure.
Tom s'assit sous les arcades de la cour. Il admira la beauté du ciel éclairé par la lune, et écouta le murmure cadencé du jet d'eau. Il pensa avec joie qu'il serait bientôt libre, qu'il retournerait chez lui, et qu'il travaillerait pour racheter sa femme et ses enfants.
11 tàta avec orgueil les muscles de ses bras, en se disant qu'il en serait bientôt l'unique maître, et en calculant ce qu'ils pourraient lui rapporter. 11 s'occupa ensuite de Saint-Clare, répéta la prière qu'il ne manquait jamais d'adresser au ciel pour lui : puis ses pensées se portèrent sur Eva; il s'imagina voir sa figure radieuse et ses cheveux blonds à travers la poussière liquide du jet d'eau. Cependant il s'endormit, et rêva qu'elle accourait vers lui en sautant, le regard animé, les joues colorées, et une guirlande de jasmin dans les cheveux. Tout à coup elle s'enleva de terre, ses joues pâlirent, un nimbe d'or entoura son front, et clic disparut. En ce moment on frappait rudement ii la porte, et plusieurs voix se faisaient Entendre au dehors.
Tom se réveilla en sursaut ; il s'empressa d'ouvrir. Plusieurs homme-, entrèrent, portant sur une civièra un corps enveloppé d'un manteau. Les clartés de la lampe tombèrent en plein sur le visage du blessé; Tom poussa un cri de surpris." et de désespoir* qui retentit sou-, les galeries, et les hommes s'avancèrent avec leur fardeau jusqu'à la porte «In salon, où travaillait miss Ophélia.
Saint Clare étail entré dans un café pour lire le journal du soir. I ne rixe s'était élevée entre deui hommes à moitié ivres; on avait