‹ La case du Père TomChapitre 138 sur 200 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

essayé de les séparer, el Saint-Clare avait été blessé au cûté d'un coup de couteau catalan qu'il s'efforçait d'arracher à l'un d'eux.

La maison se remplit de cris et de lamentations : les domestiques s'arracliaient les cheveux, se roulaient à terre ; on courait au hasard. Marie eut une violente attaque de nerfs; Tom et miss Ophélia conservèrent seuls leur présence d'esprit. Par les soins de celle-ci, on prépara à la hâte un des lits de repos du salon , et on y déposa le blessé. Epuisé par la perte de son sang, il s'était évanoui ; mais quand miss Ophélia lui eut fait prendre un cordial, il revint à lui, promena les yeux d'objet en objet, et finit par les arrêter sur le portrait de sa mère.

Le médecin arriva, examina la plaie, et l'on put juger à sa physionomie qu'il n'y avait aucun espoir. Néanmoins, avec le concours de Tom et de miss Ophélia, il appliqua un appareil à la blessure, au milieu des gémissements des domestiques, qui s'étaient réunis aux portes et fenêtres du vestibule.

— Il faut renvoyer ces gens-là, dit le docteur ; le plus grand calme est indispensable.

Saint-Clare regarda fixement les malheureux que miss Ophélia et le docteur essayaient de congédier.

— Pauvres créatures ! dit-il; et son visage exprima les reproches que lui faisait sa conscience.

Adolphe refusa absolument de sortir. La terreur l'avait privé de toute présence d'esprit; il s'étendit sur le parquet, et rien au monde ne put le décider à se lever. Les autres domestiques cédèrent aux instances de miss Ophélia, comprenant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance.

Saint-Clare pouvait à peine parler; mais il était évident qu'il était tourmenté d'amères pensées. Au bout de quelques minutes, il mit la main dans celle de Tom, qui était agenouillé près de lui, et la serra en disant :

— Tom ! mon pauvre ami !

— Eh bien ! maître ?

— Je vais mourir, priez !

— Youdriez-vous un prêtre? dit le docteur.

Saint-Clare secoua vivement la tète, et répéta en s'adressant à Tom : — Priez !

Tom pria avec ferveur pour l'âme qui s'en allait , et qui se manifestait tout entière dans le regard de ces grands yeux bleus. Qunad il eut achevé , Saint-Clare les fixa sur lui sans rien dire, et les referma ensuite. Il saisit de nouveau la main de Tom, et la garda dans la sienne , car le blanc et le nègre sont unis aux portes de l'éternité. II murmura doucement, d'une voix éteinte :

Recordare, Jesu pie...

Ne me perdas... Ma die: Qucerens me... sedisti lassus...

Les paroles qu'il avait chantées le soir lui revenaient à l'esprit,

comme une invocation a la miséricorde infinie. Ses lèvres s'cntr'ou* vrirent par intervalles pour les murmurer.

— Son esprit s'égare, dit le docteur.

— Non ! il retourne enfin dans sa patrie ! dit Saint -Clare avec énergie ! enfin! enfin!...

L'effort qu'il avait fait épuisa ses forces. La pâleur de la mort couvrit ses traits; mais on eût dit qu'un esprit consolateur y répandait en même temps une douce tranquillité, pareille à celle d'un enfant las qui s'endort.

Il resta immobile pendant quelques instants. On croyait que la maiu puissante s'était emparée de lui. Avant d'expirer, il ouvrit les yeux. Ils rayonnèrent de la joie qu'on éprouve en revoyant un ami. — Ma mère ! dit-il, et il mourut.

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