CHAPITRE XXX
— Comme les nègres blancs sont chatouilleux ! reprit Sambo en imitant d'une façon grotesque les manières d'Adolphe. Si j'en juge à vos grâces, vous étiez dans une bonne famille ?
— Oui, dit Adolphe, j'avais un maître qui aurait pu vous acheter tous... J'appartenais à M. Saint-Clare.
— Ma foi, reprit Sambo en faisant une grimace dédaigneuse, votre maître doit s'estimer heureux de se débarrasser de vous. On aurait dû vous vendre avec un lot de vieilles casseroles et de pots fêlés.
Adolphe exaspéré se jeta sur son adversaire en jurant et en distribuant des coups à droite et à gauche : le reste de l'assemblée éclata de rire, et le tumulte attira M. Skedggs.
— Qu'est-ce, enfants?... La paix! dit-il en brandissant un long fouet.
Les nègres se dispersèrent en tous sens , à l'exception de Sambo , qui, en vertu de ses privilèges de bouffon autorisé , resta à sa place, enfonçant la tête entre les épaules par un geste comique toutes les fois que le maître semblait le menacer.
— Ce n'est pas nous , maître ; nous sommes bien tranquilles ; ce sont les nouveaux venus qui nous ennuient.
Le maître tourna sa fureur sur ïom et Adolphe, leur donna quelques gourmades, et sortit après avoir commandé à tous en général de se bien conduire et de dormir.
Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, nos lecteurs peuvent être curieux de jeter un coup d'œil sur la pièce correspondante , qui était destinée aux femmes. Elles étaient étendues sur le sol dans diverses attitudes. Il y en avait de toutes les nuances, depuis le jais jusqu'au blanc, et de tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Ici, une jolie fille de dix ans, dont la mère avait été vendue la veille, se désolait de dormir sans sa compagne habituelle. Là, une négresse hors d'âge, dont les bras amaigris et les doigts calleux attestaient les longs travaux, attendait qu'on la vendît le lendemain comme article de rebut. Quarante ou cinquante autres gisaient çà et là, enveloppés de hardes ou de couvertures.
Dans un coin écarté sont deux femmes dont l'extérieur excite un intérêt tout particulier. L'une d'elles est une mulâtresse de quarante à cinquante ans, décemment vêtue, ayant les yeux doux et la physionomie prévenante. Elle est coiffée d'un turban fait avec un madras rouge de la plus belle qualité. Son costume, d'une étoffe choisie et bien ajusté, atteste que des mains attentives ont pris soin de sa toilette. Sa fille, âgée de quinze ans , est blottie auprès d'elle. Quoique plus blanche, l'enfant ressemble à sa mère. Ce sont les mêmes yeux noirs et pleins de douceur, avec des cils plus longs, et des cheveux bruns plus abondants. Elle est aussi proprement vêtue ; ses mains blanches et délicates n'ont point connu les travaux serviles. Ces deux femmes, qu'on nomme Suzanne et Emmeline, doivent être adjugées le lendemain, dans le même lot que les esclaves de Saint-Clare. Leur maître actuel est un ecclésiastique de New-York, qui touchera le prix de leur vente, et se pr^^^fier? ensuite à l'autel
238 LE P£fti£ ÏOM.
Suzanne et Emmeline avaient servi une aimable et pieuse <!ame de la Nouvelle- Orléans, qui les avait fait élever avec soin. On leur avait appris à lire et à écrire ; on leur avait enseigné les vérités de la religion, et leur sort avait été aussi heureux que possible. Mais le fils unique de leur protectrice avait l'administration des biens de sa mère ; il les avait compromis à force de négligence et de dépenses folles ; et un des principaux créanciers, le chef de la maison de B... et compagnie, de New-York, avait chargé un homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans d'opérer une saisie. Les deux femmes, et quelques esclaves employés sur une plantation, composaient presque exclusivement la valeur réalisable. L'homme d'affaires le manda à ses commettants de New-York. B..., qui habitait un Etat libre, éprouva quelques scrupules ; il ne se souciait pas de faire le commerce de chair humaine ; mais il avait trente mille dollars engagés , et c'était une somme trop considérable pour la sacrifier à un principe. Apr<s avoir longuement délibéré et consulté ceux qu'il savait devoir être de son avis, B... écrivit à son agent de terminer l'affaire comme il l'entendrait.
Le lendemain du jour où cette lettre arriva à la Nouvelle-Orléans, Suzanne et Emmeline furent envoyées au dépôt. Nous les y distinguons à la clarté de la lune, dont les rayons pénètrent a travers la fenêtre grillée, et nous pouvons écouter leur conversation. Toutes deux pleurent, mais silencieusement, de peur d'être entendues l'une de l'autre.
— Ma mère, dit Emmeline en affectant du calme, appuyez votre tête sur mes genoux, et tachez de dormir un peu.
— Je n'en ai pas le courage... C'est peut-être la dernière nuit que nous passions toutes deux !
— O mère, ne parlez pas ainsi !... Peut-être nous vendra-t-on ensemble... Qui sait ?
— Si cela arrivait souvent, je dirais comme vous, Emmeline ; mais je crains de vous perdre, et je ne vois que le danger.
— Mais, ma mère, l'homme d'affaires a dit que nous avions bonne façon, et qu'on nous vendrait bien.
Suzanne se rappela avec un serrement de cœur les paroles et les actions de l'homme d'affaires. 11 a\ ail regardé les mains d'Emmeline, soulevé les boucles de sa chevelure, et déclaré que c'élait une marchandise de première qualité. Suzanne avail reçu une bonne éducation ; l'idée qu'on vendrait sa fille pour la condamner à une existence d'ignominie lui inspirait autant d'horreur qu'a toute autre mère chrétienne ; mais elle n'avait point d'espoir, point d'appui.
— Mère, nous nous placerons avantageusement, soyez-en sûre, vous comme cuisinière, moi comme femme de chambre ou couturière. Evitons de montrer de rabattement, disons ce que nous savons faire, et nous réussirons.
— Demain matin, dit Suzanne, je déferai la frisure de vos cheveux.
— Pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien.
— Mais vous vous vendre/. mieu\.
— Je ne \<>is pas pourquoi.