CHAPITRE XXX
— Des gens honorables vous achèteront plus volontiers si vous avez un air de décence et de simplicité , que si vous cherchez à paraître belle. Je connais mieux que vous leur manière de voir.
— Comme vous voudrez, mère, dit Emmeline.
— Si nous sommes destinées à ne plus nous revoir, si je suis emmenée dans une plantation et vous ailleurs, souvenez-vous des leçons qu'on vous a données dans votre enfance. Emportez avec vous votre Bible et votre recueil d'hymnes. Si vous êtes fidèle au Seigneur, il vous sera fidèle aussi.
Ainsi parlait cette femme au désespoir. Elle savait que le premier venu, fût-il le plus vil et le plus brutal des hommes, deviendrait le propriétaire de sa fille, pour peu qu'il eût de l'argent. Comment alors l'enfant se conserverait-elle pure et sans tache? En Fétreignant dans ses bras, elle désirait qu'Emmeline eût moins de charmes, moins d'instruction, moins de principes. C'étaient autant de circonstances aggravantes. Mais elle n'avait d'autre ressource que de prier. Biei\ des prières semblables sont parties de ces dépôts d'esclaves, et Dieu ne les a pas oubliées, comme un jour à venir le prouvera ; car il est écrit : « Si quelqu'un corrompt ces innocents, il vaudrait mieux pour lui qu'il eût une meule suspendue au cou, et qu'il fût précipité dans les profondeurs de la mer. »
Les rayons de la lune dessinaient sur les corps des esclaves endormies l'ombre allongée des barreaux de la fenêtre. La mère et la fille chantèrent ensemble un hymne sauvage et mélancolique , sorte <le chant funèbre très-répandu parmi les noirs :
On entendait gémir Marie ; Mais où donc est-elle à présent?
Dans la glorieuse patrie 1 De ses pleurs la source est tarie; Elle a brisé son joug pesant.
Ces paroles, chantées par de douces voix avec l'accent du désespoir terrestre qui aspire après les célestes espérances , produisaient un effet pathétique dans la sombre enceinte du dépôt.
D'ennuis notre âme est pénétrée; Mais Paul et Silas, où sont-ils?
Tous deux ont obtenu l'entrée D'une bienheureuse contrée , Loin des dangers et des périls.
Chantez, pauvres femmes ! la nuit est courte, et le matin vous séparera pour toujours !
Le jour se lève; tout le monde est en mouvement. L'honorable M. Skedggs va et vient avec une infatigable activité, car il faut qu'il assortisse un lot pour les enchères. Il surveille la toilette des esclaves; il recommande à tous de faire bonne contenance et de se parer; puis il les passe en revue une dernière fois avant de les envoyer à la
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bourse. Un rotin à la main , un cigare à la Louche , il inspecte avec soin sa marchandise.
— Qu'est-ce que cela? s'écrie-t-il en s'arrêtant devant Emmelinc : où sont les boucles de vos cheveux ?
La jeune fille hésite et regarde timidement sa mère, qui répond :
— Je lui ai dit hier au soir de les défaire ; une chevelure lisse a quelque chose de plus convenable.
— Fadaise ! dit M. Skedggs en brandissant son rotin : allez vous friser de votre mieux; dépêchez-vous, et que votre mère vous aide. Vos papillotes vous feront valoir cent dollars de plus.
Sous un dôme magnifique se promènent des hommes de toutes les nations foulant aux pieds des dalles de marbre. L'enceinte circulaire est garnie de tribunes, à l'usage des crieurs et des commissairespriseurs. Quelques-uns de ces derniers sont déjà en place , et dans leur langage moitié anglais moitié français ils s'efforcent d'exciter les enchères des amateurs. Au pied d'une tribune encore inoccupée est un groupe, où nous reconnaissons Tom , Adolphe, quelques autres esclaves de Sainl-Clare, Suzanne et Emmeline. Ils attendent leur tour avec anxiété. Divers spectateurs, qui ne sont pas encore décidés à acheter, circulent autour du groupe, l'examinent, et font des commentaires sur chacun avec autant de laisser aller que des jockeys qui discutent les qualités d'un cheval.
— llolà , Alfred ! qui vous ramène ici? dit un jeune élégant en frappant sur l'épaule d'un jeune homme mis avec recherche, qui observe Adolphe à l'aide d'un lorgnon.
— J'ai besoin d'un valet de chambre; on m'a dit qu'on niellait en vente le lot de Saint-Clare , et j'ai presque envie d'acheter son domestique.
— Je me garderais bien d'acheter les nègres de Saint-Clare ! ils sont tous gâtés, insolents comme le diable !
— Peu m'importe, dit l'amateur; si je m'en charge, je les aurai bientôt mis à la raison. Ils s'apercevront bientôt qu'ils n'ont plus à faire à ce monsieur Saint-Clare. I\ïa foi, j'achèterai ce garçon; sa tournure me plaît.
— 11 vous ruinera; c'est un prodigue, un extravagant !
— Il ne sera pas longtemps extravagant avec moi. Je l'enverrai de temps en temps à la Calebasse, où on le déshabillera de la tête aux pieds. Je vous dirai dans peu s'il n'a pas le sentiment de ses devoirs. Oh ! je le réformerai, vous verrez !
Cependant Tom cherche dans la foule celui qu'il estimerait heureux d'appeler son maître. Si vous vous trouviez jamais , monsieur, dans la nécessité de choisir entre deux cents personnes celle qui doit disposer absolument de votre sort, vous penseriez peut-être comme foin , que bien peu sont faits pour vous inspirer assez de confiance. Tom a S0U3 les yeux une multitude d'individus, les uns gros, les autres efflanqués, prefinue tous communs et grossiers. Ce sont des