CHAPITRE XXXL
de l'œil et recula. Les femmes respiraient à peine, et toute la bande était plongée dans la stupeur. Cependant Simon tourna les talons et alla se rafraîchir à la buvette du bateau.
— Voilà comment je débute avec mes nègres, dit-il à un homme d'une tournure distinguée , qui avait entendu la précédente allocution; mon système est de frapper d'abord un grand coup, afin qu'ils sachent à quoi ils doivent s'attendre.
— Vraiment! dit l'étranger, le regardant avec la curiosité d'un naturaliste qui étudie quelque phénomène.
— Oui , c'est comme ça. Je ne suis pas de ces planteurs efféminés qui ont les mains blanches comme le lis , et qui se laissent tromper par des gérants. Tâtez mes articulations, voyez mes poings; j'ai la chair dure comme de la pierre , et j'exerce mes forces sur les nègres.
L'étranger posa la main sur les bras de Simon, et dit avec simplicité :
— Vos muscles sont durs en effet, et je suppose que la pratique a rendu votre cœur pareil.
— Je puis m'en flatter, reprit Simon en riant. Tout ce qu'il y avait de doux en moi a disparu; aussi personne ne me fait aller. Je ne me laisse point prendre aux jérémiades des noirs.
— Vous avez là un beau lot.
— C'est vrai , répondit Simon. Ce Tom est, m'a-t-on dit, un sujet rare; je l'ai payé cher; j'ai l'intention d'en faire un cocher ou un directeur de travaux. Son défaut est de vouloir être traité comme un nègre ne doit jamais l'être; mais cette idée lui passera. La femme jaune me paraît un peu maladive, mais je l'ai prise pour ce qu'elle vaut ; elle peut durer un an ou deux. Je ne suis pas d'avis d'épargner les nègres; usez-les, et achetez-en d'autres, c'est moins embarrassant, et, au bout du compte, ça revient à meilleur marché.
Et Simon savoura à petits coups son verre d'eau-de-vie.
— Et combien durent-ils en général? demanda l'étranger.
— Je ne sais; c'est suivant leur constitution : les gaillards robustes vivent six ou sept ans, tandis qu'en deux ou trois ans les faibles sont au bout de leur rouleau. Dans le commencement, j'essayais de les conserver, je les droguais lorsqu'ils étaient malades; je leur donnais des draps et des couvertures; mais c'était inutile. J'avais beaucoup de peine, et je perdais mon argent. Maintenant, malades ou bien portants, il faut qu'ils marchent. Quand un nègre est mort, j'en achète un autre. C'est plus commode et moins cher.
L'étranger s'éloigna, et alla s'asseoir auprès d'un jeune homme qui avait écouté la conversation avec une indignation mal contenue.
— Je vous prie, lui dit-il, de ne pas considérer cet homme comme le type des planteurs du Sud.
— Dieu m'en garde! s'écria le jeune homme.
— C'est un vil misérable.
— Et pourtant vos lois lui permettent de disposer absolument du nombre d'êtres humains qu'il est à même d'acquérir; et tout misérable qu'il est, vous ne sauriez soutenir qu'il est le seul de son espèce.
— C'est vrai, repartit l'étranger; mais s'il est des planteurs barbares et brutaux , il en est d'autres pleins de bon sens et d'humanité.
— Je vous l'accorde, dit le jeune homme; mais, suivant moi, les maîtres humains sont responsables des excès commis par ces scélérats. Sans votre sanction, sans xrotre influence, tout le système ne durerait pas une heure de plus. S'il n'y avait que des maîtres comme celui-la, en montrant Legree, l'esclavage disparaîtrait. Ce sont vos sentiments généreux qui soutiennent et autorisent sa brutalité.
— Yous avez bonne opinion de moi , répliqua l'étranger en souriant; mais je \rous conseille de ne pas parler si haut, car il y a à bord de ce bateau des gens qui pourraient n'être pas aussi tolérants que moi.
Le jeune homme sourit à son tour, et tous deux se mirent à faire une partie de trictrac. Pendant ce temps une autre conversation avait lieu entre Emmeline et la mulâtresse à laquelle elle était accouplée; naturellement elles échangeaient ensemble les détails de leurs aventures respectives.
— A qui étiez-vous ? dit Emmeline.
— Mon maître s'appelait Ellis; il demeurait près de la levée. Yous avez peut-être \7u sa maison?
— Était-il bon pour vous?
— Assez; mais il tomba malade et changea tout à coup de caractère. Pendant six mois il ne laissa reposer personne. Il trouvait des défauts à tous ses esclaves, il ne pouvait en souffrir un seul. 11 me faisait veiller toutes les nuits, et m'ayant tro iivéë un matin endormie, il fut si furieux qu'il jura de me vendre au maître le plus dur qu'il pourrait trouver. Pourtant il m'avait promis ma liberté, quand il est mort.
— Avicz-vous des amis? demanda Emmeline.
— Mon mari est serrurier; mon maître le louait habituellement au dehors. On m'a emmenée si vile que je n'ai pas eu le temps de le voir. J'ai quatre enfants; oh mon Dieu!
La mulâtresse se couvrit la figure avec les mains.
il est naturel à quiconque entend un triste récit de chercher dans sa têle quelques paroles de consolation.
Km incline avait envie de dire quelque chose, mais elle ne trouva rien.
De quoi aurait-elle parlé.' Toutes deuv d'un commun accord évitaient de faire mcnlion de l'homme horrible qui était devenu leur niait re.
Les croyances religieuses nous soutiennent même aux jours les plus sombres. Membre de l'Eglise méthodiste, la mulâtresse était d'une piété peu éclairée, mais sincère. Emmeline avait été élevée avec plus d'intelligence, elle avait appris à lire el à écrire, et connaissait les textes laérég. Kt cependant n'est ce pas une trop cruelle épreuve pour les
{dus fermes Chrétiens que de se; voir en apparence abandonnés de )icu , et sons le joug d'une violence sans fin? A plus forte raison,