CHAPITRE XXXI
foyer domestique, Chloé, Moïse et Pierre! Adieu la maison Saint- Clare avec toute sa magnificence, les cheveux blonds d'Eva et ses regards de sainte! Adieu ce maître si beau, si fier, si railleur, si insouciant en apparence, et si réellement généreux! Les heures de bonheur se sont envolées, et que reste-t-il à leur place ?
C'est là une des plaies les plus cruelles de la servitude. Le nègre, qui sympathise et s'assimile si aisément avec tout le monde , après s'être développé au sein d'une famille distinguée, peut tomber entre les mains du plus vulgaire des hommes ; de même qu'un meuble qui a décoré un magnifique salon peut, quand il est endommagé, être relégué dans une taverne. La comparaison est au désavantage de l'homme; la chaise ou la table qu'on transporte d'une résidence princière dans un bouchon est un objet purement inerte, mais l'homme sent sa dégradation. C'est en vain qu'une fiction légale le place au rang des choses mobilières; on ne saurait atteindre son âme, non plus que la provision qu'elle a faite de tourments, d'espérances, d'amour, de devoirs et d'appréhensions.
M. Simon Legree, maître de Tom , avait acheté huit esclaves à la Nouvelle-Orléans. Il les emmena, enchaînés deux à deux, jusqu'à l'endroit où stationnait le bateau à vapeur le Pirate, prêt à remonter la rivière Ptouge. Après les avoir dûment embarqués, il les passa en revue ; et s'arrêtant devant Tom , qui avait été revêtu de ses plus beaux habits pour la vente, il s'exprima en ces termes :
— Levez-vous !
Tom se leva.
— Otez votre col.
Tom avait les mouvements embarrassés par ses fers. Simon Legree l'aida, enleva brutalement le col, et le mit dans sa poche. Il fureta ensuite dans la malle de Tom, qu'il avait déjà saccagée préalablement. Il y prit une vieille veste et un vieux pantalon que Tom endossait pour ses travaux d'écurie ; puis il ôta les menottes de l'esclave, et lui montrant un espace vide entre des ballots, il lui dit :
— Placez-vous là, et mettez ces hardes.
Tom obéit, et revint au bout de quelques instants.
— Otez vos bottes , dit Simon Legree.
Tom se conforma à cette injonction.
— Mettez ça, ajouta Legree en jetant à Tom une paire de gros souliers.
Dans cette métamorphose rapide, Tom n'avait pas oublié de conserver sa Bible chérie. P>ien lui en prit, car M. Legree, après lui avoir remis ses menottes, visita tranquillement les poches des habits que le noir avait quittés. Il en tira un foulard , dont il s'empara. Il regarda avec mépris diverses bagatelles que Tom avait gardées parce qu'elles avaient amusé Eva, et les jeta à l'eau par-dessus son épaule. En visitant de nouveau les poches, il trouva le recueil d'hymnes méthodistes que Tom y avait oublié.
— Hum! c'est quelque livre de piété sans doute. Est-ce que vous appartenez à l'Eglise?
— Oui, maître, dit Tom d'un ton ferme.
— Eh Lien, ça ne vous durera pas longtemps; je ne veux pas chez moi de ces nègres qui braillent, qui chantent et qui prient. Rappelez-le-vous, je suis votre église à présent. Vous m'entendez? vous aurez à m'obéir.
Il prononça ces mots en frappant du pied et en lançant au noir un regard de son œil gris.
Le noir garda le silence ; il y avait en lui quelque chose qui répondait : Non ! Une voix invisible lui murmura cette vieille prophétie qu'Evangéline lui avait lue souvent : « Ne crains rien, car je t'ai racheté ; je t'ai appelé de mon nom , tu es à moi. »
Simon Legree n'entendait aucune voix; celle-là surtout devait toujours lui être inconnue. Il se contenta de regarder un moment la physionomie attristée de Tom , et emporta sur le gaillard d'avant la malle de l'esclave , où se trouvait une garde-robe bien montée. Il y fut environné d'individus qui se divertirent aux dépens des nègres prétentieux. Les habits et le linge furent vendus aux uns et aux autres, et l'on finit par mettre la malle vide en adjudication; on trouva que la plaisanterie était d'autant meilleure que Tom suivait des yeux ses effets, qui se dispersaient. La vente de la malle couronna l'œuvre, et prêta à une infinité de saillies.
Cette petite affaire étant terminée, Simon retourna à sa propriété.
— Comme vous voyez, dit-il à Tom , je vous ai débarrassé d'un excès de bagages. Prenez grand soin de vos nouveaux vêtements ; il faut qu'ils vous durent, car vous n'en aurez pas d'autres avant longtemps.
Simon s'approcha ensuite d'Emmeline, qui était enchaînée à une autre femme :
— Eli bien, ma chère, dil-il en lui caressant le menton, êtes-vous de bonne humeur?
Le regard d'effroi et d'aversion que lui lança la jeune fille n'échappa pas aux yeux de Simon, et il fronça le sourcil.
— Ne faites pas la mijaurée ! il faut avoir l'air aimable quand je vous parle, entendez-vous? Et vous, vieille peau jaune, ajouta-t-il en poussant la compagne d'Emmeline, n'ayez pas cette mine piteuse! il faut que vous soyez de bonne humeur. Vous tous, regardez-moi bien face a face !
Comme par une sorte de fascination , tous les yeux se dirigèrent vers les siens.
— .Maintenant , dit-il en étalant des mains qui ressemblaient au marteau d'un forgeron, vous voyez, ces poings? ils sont durs comme du fer, et faits pour exterminer les nègres. 11 n'y en a pas un seul que je ne sois capable d'abattre d'un seul coup. Je me dispense de nourrir des inspecteurs, je suis mon inspecteur moi-même, et rien ne m'échappe. Il faut emboîter le pas dès que je parle. A oilà comment on doit se conduire avec moi. N'attendez pas de moi la moindre douceur; je sois sans pilié.
Il avança le poing si près de la figure de Tom , que celui-ci cligna