CHAPITRE XXXII
La charrette roula sur une allée jadis sablée , entre des arbres de la Chine , dont la forme gracieuse et le feuillage toujours vert semblaient seuls avoir résisté à la destruction, pareils à ces nobles esprits dont l'énergie ne se laisse pas abattre par le malheur.
La maison avait été construite dans le goût méridional; elle était environnée de galeries soutenues par des pilastres de briques. Toute sa magnificence était évanouie. Les volets des fenêtres ., quand elles en avaient , se balançaient sur un seul gond. Le sol était jonché de vieilles lattes, de paille, de débris de caisses et de tonneaux. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés par le bruit des roues, arrivèrent en grondant, et ils auraient dévoré tout le convoi sans les efforts de quelques domestiques en haillons.
— Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec une évidente satisfaction. Ces bonnes bêtes sont dressées à traquer les noirs, elles vous avaleraient en une bouchée. Ainsi ne cherchez pas à vous évader.
Un nègre déguenillé , coiffé d'un chapeau sans bords , était venu avec empressement offrir ses services à son maître.
— Eh bien, Sambo, dit celui-ci , tout va-t-il bien à la maison?
— A merveille, maître.
— Quinibo, dit Legree à un autre noir qui s'efforçait d'attirer son attention, vous vous êtes rappelé ce que j'ai dit?
— Je n'y ai pas manqué.
Ces deux individus étaient les deux principaux personnages de l'habitation. Legree les avait exercés à la cruauté avec autant de soin que ses bouledogues, qu'ils étaient parvenus à égaler. On a remarqué souvent que les régisseurs noirs étaient plus tyranniques et plus impitoyables que les blancs; mais il ne faut pas tirer de ce fait une conclusion défavorable à la race africaine; il prouve seulement qu'elle a été plus avilie et plus dégradée que la race blanche. Les esclaves noirs ressemblent à tous les opprimés de la terre , ils ont tyrans toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion.
Comme certains potentats dont parle l'histoire, Legree gouvernait par l'antagonisme des forces. Sambo et Quimbo se détestaient cordialement ; tous les employés de la plantation se délestaient de même, et en les faisant agir les uns contre les autres, il était sûr d'être informé de tout ce qui se passait dans la place.
Il est impossible de se passer absolument de relations sociales. Legree tolérait qu'il existât entre ses deux satellites une certaine familiarité, qui n'était pas sans danger; car, au moindre signe du maître, l'un était toujours prêt à être, aux dépens de l'autre, le ministre de sa vengeance. Ces deux individus avaient de gros traits, de grands yeux farouches, une voix gutturale qui ressemblait au rugissement d'une bête fauve. Leurs vêlements en lambeaux étaient parfaitement en accord avec l'aspect général du lieu.
— Sambo, dit Legree, emmenez ces gens au quartier; voilà une femme que j'ai achetée pour vous. Vous savez que j'avais promis de
vous en rapporter une. Et il poussa du côté de Sambo la mulâtresse qui avait accompagné Emmeline.
— O maître, j'ai laissé mon mari à la Nouvelle-Orléans.
— Eh bien ! est-ce qu'il ne vous en faut pas un ici ? Que venezvous me chanter? Décampez!
Legree leva son fouet; puis se retournant vers Emmeline, il lui dit : — Allons, madame, entrez avec moi.
En ce moment une ligure noire apparut à la fenêtre de la maison, et quand Legree ouvrit la porte une voix de femme irritée se fit entendre. Legree répondit d'un ton aigre : Taisez-vous! j'agirai avec vous tous comme il me plaira. Ces mots frappèrent Tom, qui avait suivi Emmeline avec intérêt; mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car on se mettait en route pour le quartier.
Le quartier, situé à quelque distance de la maison, était une espèce de rue bordée de huttes grossièrement construites. Tom se sentit défaillir en les voyant. Il s'était flatté de l'espoir d'avoir une cabane simple, à la vérité, mais propre et tranquille, avec une planche pour déposer sa Bible, et un réduit pour se recueillir après les heures de travail. Il examina l'intérieur de plusieurs habitations; elles étaient entièrement nues, et n'avaient pour meubles qu'un monceau de paille étalé sur le sol.
— Où vais-je loger? dit Tom à Sambo.
— Je ne sais; je suppose qu'il y a encore de la place dans la hutte que voici. Il y a des tas de noirs dans chacune de ces masures , et je me demande comment on s'y prendra pour y en fourrer d'autres.
Le soir, à une heure avancée, les habitants du quartier, hommes et femmes, regagnèrent leur gîte à pas lents. Ils portaient des vêtements sales et déchirés; ils avaient l'air sombre, et semblaient peu disposés ii faire bonne mine aux nouveaux venus. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien d'attrayant. Des voix rauques et enrouées semblaient rivaliser d'aigreur avec les moulins à bras, où l'on broyait leur portion de maïs pour en faire des galettes, leur unique souper. Depuis la pointe du jour, ces esclaves étaient aux champs, sous le fouet des inspecteurs; car on était au plus fort de la récolte, et Legree, quoiqu'il ne voulût d'habitude s'en rapporter qu'à lui, ne négligeait aucun moyen pour obtenir de ses nègres tout le travail dont ils étaient capables. — Mais, dira quelque oisif, il n'est pas pénible d'éplucher dû coton. — Vraiment ! il n'est pas pénible non plus de recevoir une goutte d'eau sur la tête; et pourtant une des plus cruelles loi'lnivs de rinquisilicn était de laisser tomber, à des intervalles déterminés, une goutte d'eau sur la tète du patient* Le travail le moins fatigant en soi-même devient insupportable quand on le poursuit sans cesse avec une invariable monotonie, sans possibilité
de s\\ son itraire.
Dans le troupeau qui défilait devant lui. le père Tom chercha vainement une physionomie prévenante. Les hommes étaient mornes, abrutis, les femmes débiles et découragées; souvent celles-ci n'a-