CHAPITRE XXXIL Sèi
vaient rien de leur sese : elles étaient au niveau de leurs compagnons. Tous ces êtres humains, traités comme des bêtes, n'avaient plus que des instincts animaux. Leur maître n'en attendait, n'en désirait aucun effort vers le bien; ils ne vivaient que pour satisfaire et imiter un égoïsine effréné, qui sacrifiait la faiblesse à la force. Pendant toute la soirée, on entendait bruire des moulins; ils étaient en très-petit nombre comparativement à la masse des consommateurs. Les plus vigoureux travaillaient d'abord à moudre leur provision, et cédaient ensuite la place aux plus faibles et aux plus fatigués.
Sambo avait emmené avec lui la mulâtresse. II jeta devant elle un sac de maïs en lui disant : — Comment vous nommez-vous ?
— Je m'appelle Lucie.
— Eh bien ! Lucie, vous êtes ma femme à présent. Il s'agit de moudre ce maïs et de me préparer à souper. Vous comprenez?
— Je ne suis pas votre femme , et je ne veux pas l'être! s'écria la mulâtresse animée du courage du désespoir.
— Vous voulez donc que je vous assomme? dit Sambo en faisant un geste menaçant.
— Vous pouvez me tuer; le plus tôt sera Le mieux! Je voudrais être morte.
Quimbo travaillait au moulin, d'où il avait chassé plusieurs femmes qui attendaient un moment favorable pour moudre leur blé. Il entendit ce colloque et s'écria :
— Holà, Sambo ! je dirai à votre maître que vous fatiguez inutilement ses femmes.
— Et moi , je lui dirai que vous ne les laissez pas approcher des moulins, vieux noir! Prenez votre rang.
Une journée de marche avait aiguisé l'appétit dupèreTom ; il était près de se trouver mal, faute de nourriture.
— Voilà pour vous, lui dit Quimbo en lui jetant un sac de maïs; ménagez-le, car vous n'en aurez pas davantage celte semaine.
Il était tard lorsque Tom put trouver une place aux moulins. Touché de l'accablement de deux femmes qui essayaient de moudre leur grain, il se chargea de leur besogne, réunit les derniers charbons d'un feu presque éteint, et fit cuire des galettes pour elles; puis il s'occupa de son souper. C'était une nouveauté dans ce séjour funèbre qu'un acte de charité, quelque insignifiant qu'il fût. Les deux femmes eii furent touchées; une expression de reconnaissance rayonna sur leurs visages endurcis. Elles l'aidèrent à préparer son repas, et Tom s'assit avec elles auprès du feu ; puis il prit sa Bible , car il avait besoin de consolation.
— Qu'est-ce que cela ? dit l'une des femmes.
— Une Bible, répondit Tom.
— Bon Dieu! je n'en ai pas vu une seule depuis que j'ai quille 1e KenUicky.
— Vous avez été élevée dans le kentue'ky? reprit Tom avec in* térêl.
— Oui, et bien élevée, je m'en vante. Je ne croyais pas être jamais réduite à cet excès de misère.
— Qu'est-ce que ce livre? dit l'autre femme.
— Mais, la Bible.
— Qu'est-ce que cela? reprit-elle.
— Yous n'en avez jamais entendu parler ? reprit la première femme ; moi, quand j'étais dans le Kentucky, j'entendais parfois ma maîtresse en lire des passages. Mais ici, on n'entend que des jurons et de mauvais propos.
— Lisez-en un morceau, dit la seconde femme avec curiosité. Tom lut : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes lourdement chargés, et je vous donnerai le repos. »
— Ce sont de bonnes paroles, reprit la seconde femme; qui les a prononcées?
— Le Seigneur.
— Je voudrais savoir où il est, dit la seconde, femme, j'irais le trouver. Oh! j'ai grand besoin de me reposer! Tout le corps me fait mal; je tremble du matin au soir, et Sambo me bourre sans cesse, parce que je n'épluche pas assez vite. Le soir, il est souvent plus de minuit quand je parviens à souper; et j'ai à peine fermé l'œil que j'entends le son du cor et qu'il faut se lever. Si je savais où est le Seigneur, j'irais lui conter ça.
— Il est ici , il est partout , dit Tom.
— Allons donc! vous ne me ferez jamais croire ça. Je sais que le Seigneur n'est pas ici. Il ne faut pas nous dire de ces choses-là. Adieu, je vais me coucher et tâcher de dormir.
Les femmes entrèrent dans leurs cases, et Tom resta seul devant le feu, dont les dernières lueurs se reflétaient en rouge sur son visage.
La lune se levait dans un ciel empourpré. Calme et silencieuse, elle semblait avoir des yeux pour regarder le nègre solitaire qui était assis, les bras croisés, la Bible sur ses genoux.
Dieu est-il ici?... Ah! comment est-il possible à des cœurs ignorants de garder leur foi inébranlable en face de tant d'infamies? Le cœur de Tom était bouleversé. Le sentiment de ses griefs, la part de toutes ses espérances, la perspective d'un avenir de misères, tout l'accablait à la fois. Il était comme le marin qui va se noyer, et autour duquel les lames roulent des cadavres d'amis. Etait-il facile de croire dans ce séjour funèbre le grand mot d'ordre de la foi chrétienne, à savoir que Dieu est partout, et qu'il veille sur ceux qui l'implorent?
Tom se leva découragé, et entra dans la case qui lui avait été indiquée. Le sol était déjà couvert de dormeurs, dont l'haleine viciait L'atmosphère. Tom hésita ;i entrer; m;iis il était las, et l'abondante rosée de la nuit le glaçait, il s'enveloppa dans un lambeau de couverture, s'étendit sur la paille et s'endormit. Il se revit dans ses rêves, ■i>sis sur un banc de jardin, au bord du lac Pontchartrain. Evangéline. les yeux gravement baissés, lui lisait ce verset : « Quand tu pas-