‹ La case du Père TomChapitre 156 sur 200 · CHAPITRE XXX1U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX1U

Tom reprit silencieusement sa tâche ; mais les forces de la mulâtresse étaient épuisées, et elle s'évanouit.

— Je vais la faire revenir, dit Sambo avec un ricanement féroce. Je vais lui administrer quelque chose qui vaut mieux que du camphre.

Et prenant une épingle sur la manche de son habit, il la lui enfonça dans les chairs.

La femme poussa un cri de douleur, et se leva à demi.

— Levez-vous, brute, s'écria Sambo, et travaillez , ou nous nous reverrons.

Lucie éprouva un mouvement de surexcitation , et travailla avec une activité désespérée.

— Ne vous interrompez pas, reprit Sambo, ou je vous traiterai si bien ce soir, que vous souhaiterez être morte.

— C'est ce que je souhaite! s'écria-t-elle. O mon Dieu! que mon épreuve est longue! ô mon Dieu! pourquoi ne m'assistez- vous pas?

Bravant toutes les conséquences de son humanité, Tom s'approcha de nouveau, et mit du coton dans le panier de Lucie.

— Que faites-vous? dit-elle; vous ne savez pas à quoi vous vous exposez!

— Peu m'importe, dit Tom. Et il retourna à sa place.

Tout à coup l'étrangère dont nous avons esquissé le portrait , et qui avait été témoin de l'action de Tom , fixa sur lui ses grands yeux noirs; puis prenant une quantité de coton dans sa propre corbeille, elle la mit dans celle de Tom.

— Vous ne connaissez pas les habitudes de cette plantation , ditelle ; autrement vous n'auriez pas fait ce que vous avez fait. Quand vous serez ici depuis un mois, vous ne songerez plus à aider les autres.

— Dieu m'en garde, missis! dit Tom, traitant sa compagne avec déférence.

— Dieu ne visite jamais ces parages, repartit l'inconnue avec amertume; puis elle reprit sa tâche avec une merveilleuse agilité, et un sourire de dédain effleura de nouveau ses lèvres. Mais Sambo l'avait aperçue, et il accourut, le fouet levé.

— Ah ! vous fraudez aussi, dit-il à la femme d'un air de triomphe. Vous êtes sous mes ordres à présent, faites-y attention!

Un éclair brilla dans les yeux noirs de l'étrangère : les lèvres frémissantes et les narines dilatées, elle se dressa de toute sa hauteur, et fixa sur le commandeur un regard de rage et de mépris.

— Chien, dit-elle, touchez-moi, si vous l'osez! J'ai encore assez de pouvoir pour vous faire brûler vif ou déchirer par les dogues. Je n'ai qu'à dire un mot.

— Alors, pourquoi diable ctes-vous ici? reprit Sambo intimidé. Je ne veux pas vous faire de mal, miss Cassy.

— Tenez-vous à distance, dit la femme. Et Sambo, feignant d'être appelé à l'autre bout du champ pour une affaire urgente, se hâta de déguerpir.

La femme se remit à l'ouvrage , et travailla avec une vitesse presque magique. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier jus-

qu'au bord, et elle avait à plusieurs reprises donné à Tom des poignées de coton.

Quand il fit nuit close, les travailleurs, portant leurs paniers sur la tète , se rendirent à la file dans un bâtiment où le coton était pesé et emmagasiné. Legree se trouvait là, flanqué de ses deux acolytes.

— Ce Tom vous causera de l'embarras, disait Sambo. C'est lui qui a rempli le panier de Lucie : vous verrez qu'un de ces jours il persuadera aux noirs qu'ils sont maltraités, si maître ne le surveille pas.

— Le maudit noir! s'écria Legree : il aura sa leçon, n'est-ce pas , mes enfants ?

Les deux nègres répondirent à cet appel par un horrible éclat de rire.

— Maître Legree est bien capable de la lui donner, dit Quimbo; à ce jeu, le diable n'est pas plus fort que lui.

— Le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées est de le charger de donner le fouet. Amenez-le-moi.

— Yous aurez de la peine à obtenir cela de lui, dit Sambo.

— Il faudra qu'il s'exécute, repartit Legree en roulant une chique dans sa bouche.

— Oh ! poursuivit Sambo , voilà Lucie, la plus grande coquine de l'établissement.

— Prenez garde, Sambo ! je commence à deviner pour quel motif vous délestez Lucie.

— A ous saurez, maître, qu'elle s'est révoltée contre vous, et qu'elle n'a pas voulu de moi , malgré vos ordres.

— Le fouet la fera obéir, dit Legree; seulement l'ouvrage presse, et il ne faut pas la mettre hors d'état de service. Elle est délicate; niais ces femmes délicates se laissent tuer à moitié plutôt que de céder.

— Je vous ferai observer que Lucie est vraiment insupportable. Elle ne fait rien, et c'est Tom qui a cueilli du coton pour elle.

— En ce cas , toute réflexion faite , il faut qu'il ait le plaisir de la battre. Ce sera pour lui un exercice salutaire; et puis, il la ménagera plus que vous ne feriez, mes diables!

— Ah ! ah! ah! ah ! s'écrièrent en riant les deux misérables; et leurs accents diaboliques semblaient justifier l'épithète dont Legree les avait gratifiés.

— Mais, maître, Tom et miss Cassy ont rempli le panier de Lucie, cl il est possible que le poids s'y trouve.

— Soyez tranquille ; c'est moi qui me charge du pesage.

Les deux commandeurs recommencèrent leurs rires diaboliques.

— \insi, ajouta Legree, miss Cassy a fait sa journée?

— Elle épluche le coton avec l'habileté d'une légion de diables!

— Elle les a tous dans le corps, je crois, dit Legree; et, grommelant un juron brutal, il entra dans la salle du pesage.

Les travailleurs, accablés de fatigue , arrivèrent tour à tour dans la même salle, cl présentèrent leurs paniers avec hésitation ; Legree en nota le poids sur une ardoise, d'un côté de laquelle était collée une liste de noms. Tom eut le bonheur de voir son panier pesé et

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