‹ La case du Père TomChapitre 171 sur 200 · CHAPITRE XXXVlI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVlI

de constituer une nationalité. Pour Georges, c'est le droit d'être homme, de n'être pas assimilé à un animal, d'appeler sa femme celle qu'il a choisie , et de la protéger contre la violence; c'est le droit d'élever son enfant, d'avoir un foyer domestique, une religion, un caractère indépendant de la volonté d'autrui.

Toutes ces pensées fermentaient dans l'esprit de Georges, tandis que, la tête appuyée sur sa main, il regardait sa femme qui travaillait au costume d'homme sous lequel elle devait s'échapper.

— N'est-ce pas dommage? dit-elle en secouant les longues tresses de ses cheveux noirs. Je suis condamnée à sacrifier ma plus belle parure.

Georges sourit tristement sans répondre.

Elisa se mit devant une p,lace, et les ciseaux tranchèrent une à une les tresses de sa chevelure soyeuse.

— C'est fait, dit-elle en prenant une brosse; il ne s'agit plus que d'arranger ma coiffure. Ne suis-je pas un joli garçon?

Et elle se présenta à son mari en riant et rougissant tout à la fois.

— Vous serez toujours jolie, n'imporle comment, dit Georges.

— Pourquoi êtes-vous si rêveur? reprit Elisa mettant un genou en terre devant lui. Nous ne sommes qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit de traversée sur le lac, et nous arriverons.

— Ah! Elisa, s'écria Georges, c'est précisément là ce qui m'inquiète! nous approchons du but , nous le voyons presque : si nous allions ne pas l'atteindre !

— Ne craignez rien, le bon Dieu ne nous aurait pas conduits jusqu'ici s'il n'entrait pas dans ses desseins de nous faire franchir tous les obstacles. Je sens qu'il est avec nous.

— Vous êtes bénie, Elisa, répondit Georges en lui serrant convulsivement la main , mais ce bonheur nous est-il réservé ? touchonsnous réellement au terme de nos longues souffrances? serons-nous libres?

— J'en suis certaine , dit Elisa avec enthousiasme : Dieu va nous tirer aujourd'hui même de la servitude.

— Je tache de vous croire , dit Georges en se levant brusquement. Allons, mettons-nous en route ! Mais en vérité, ajouta-t-il en la te- " nant à la longueur de son bras , vous êtes un joli petit garçon. Ces petits cheveux frisés vous vont à merveille. Mettez votre chapeau... là un peu sur le côté. Je ne vous ai jamais vue si charmante. Mais la voiture devrait arriver. Je me demande si madame Smith s'est occupée du costume de l'enfant.

Une dame d'un âge mur et d'un extérieur respectable entra en ce moment, tenant à la main le petit Henri revêtu d'habits de fille.

— Quelle jolie fille il fait! dit Elisa : nous l'appellerons Henriette, n'est-ce pas un nom bien trouvé ?

L'enfant regarda gravement sa mère travestie, observa un profond silence, et soupira par intervalles.

— Ne reconnaissez-vous pas votre maman? dit Elisa en lui tendant les mains. Henri se rapprocha timidement de la vieille dame.

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— Allons, Elisa, dit Georges, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne doit pas venir avec vous?

— J'ai tort, dit Elisa; mais puis -je me retenir... Où est mon manteau? Georges , comment les hommes mettent-ils leur manteau?

— Comme cela, répondit son mari; et il le lui drapa sur les épaules.

— Maintenant, reprit Elisa, je dois appuyer le pied en marcliant , faire de grandes enjambées, et prendre un air tapageur.

— Ne vous exercez pas ; vous êtes un jeune homme modeste ; il vous est facile de rester dans votre rôle.

— Et ces gants! miséricorde! mes mains s'y perdent.

— Je vous conseille de ne pas les quitter; votre petite patte effilée vous trahirait. Madame Smith, vous vous rappelez bien que vous êtes la tante de cet enfant?

— 11 paraît, dit madame Smith, qu'on a signalé à tous les capitaines de paquebots , un homme, une femme et un petit garçon.

— Eh bien , dit Georges, si nous rencontrons ces gens-là, nous en donnerons des nouvelles.

Une voiture de louage s'arrêta à la porte, et l'honnête famille qui avait reçu les fugitifs vint à la porte leur faire ses adieux. Leur déguisement avait été choisi d'après l'inspiration de Tom Loker. Madame Smilh retournait par bonheur, au Canada , qu'elle habitait. Elle avait consenti à passer pour la tante d'Henri; et afin de se l'attacher, elle le gardait chez elle depuis deux jours. Des soins assidus, du candi et des gâteaux de mil lui avaient concilié l'affection de l'enfant. La voiture s'arrêta sur le quai. Elisa donna galamment le bras à madame Smith pour entrer dans le bateau. Georges les suivit sur la planche, et s'occupa de faire enregistrer les bagages. 11 était dans le bureau du capitaine, quand il entendit deux hommes qui conféraient à côté de lui.

— J'ai examiné tous ceux qui sont venus à bord , disait l'un, et je suis sûr que vos gens ne sont pas dans ce bateau.

Celui qui parlait était le commis du paquebot ; l'autre était Marks, qui, avec sa rare persévérance, avait poursuivi sa proie jusqu'à Sandusky, quœrens r/t/o.s devoraret.

— Il est difficile, dit Marks, de distinguer la femme d'avec une blanche. L'homme est un mulâtre très-clair. Il a la lettre II marquée au feu sur la main droite.

Georges prenait en ce moment les billets, et on lui rendait sa monnaie. Ses mains tremblèrent un peu; mais se retournant froidement, il regarda Marks avec indifférence , et se dirigea tranquillement vers une autre partie du bateau où Elisa l'attendait.

Madame Smith avec le petit Henri s'était réfugiée dans la cabine des dames, où la beauté de la prétendue petite fille lui méritait les compliments des passagères.

Lorsque la cloche tinta pour la dernière fois, Georges eut la satisfaction de voir Marks retourner au rivage , et il poussa un long sou-

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