CHAPITRE XXXVIII
Une nuit, lorsque tous ceux qui partageaient la case de Tom étaient plongés dans le sommeil, il aperçut avec étonnement la figure de Cassy au trou qui servait de fenêtre. Elle lui faisait signe de sortir.
Tom se leva ; il était entre une heure et deux heures du matin. A la clarté de la lune, il remarqua que les yeux noirs de Cassy avaient un éclat sinistre et tout particulier.
— Yenez, père Tom, dit-elle en lui serrant la main comme dans un ressort d'acier ; j'ai quelque chose à vous dire.
— De quoi est-il question , miss Cassy ? dit Tom avec une vague inquiétude.
— Youdriez-vous être libre ?
— Je le serai quand mon heure aura sonné ?
— Vous pouvez l'être cette nuit, reprit Cassy avec énergie. Suivez-moi !
— Tom hésita.
— Allons! murmura- 1- elle en fixant sur lui ses yeux ardents. Il est profondément endormi. J'ai versé dans son eau-de-vie de quoi prolonger son sommeil ; j'aurais voulu en avoir davantage, je n'aurais
pas eu besoin de vous Mais, venez !.... La porte de derrière n'est
pas fermée au verrou : j'ai mis une hache à côté. Sa chambre est ouverte; je vous montrerai le chemin. J'aurais frappé moi-même, mais j'ai le bras trop faible... Allons !
— Non, pour tous les trésors du monde !... répondit Tom en reculant.
— Mais songez à ces pauvres esclaves !... Nous pouvons les délivrer tous, nous réfugier dans les savanes, y trouvet une île, et nous y établir. Je sais que cela s'est déjà fait. Toute existence est préférable à celle-ci.
— Non ! répéta le noir d'un ton ferme ; le crime ne produit jamais le bien. Je me couperais plutôt la main droite !
— Eh bien ! je m'en charge ! dit Cassy. Tom lui barra le passage.
— Ah ! miss Cassy, au nom de celui qui a souffert pour nous, ne commettez pas ce forfait, duquel il ne résulterait que des malheurs! Nous devons souffrir , et attendre que l'heure de cet homme soit venue...
— Attendre !... dit Cassy. N'ai-je pas attendu ? Ne m'a-t-il pas fait assez souffrir ? N'a-t-il pas assez tourmenté des centaines de misérables ? N'êtes-vous pas couvert des plaies qu'il vous a faites ? Je suis appelée à vous venger; son heure est venue, et j'aurai son sang !
— Non ! non! s'écria Tom en lui prenant les mains, qu'elle crispait avec une violence spasmodique. Le Seigneur n'a jamais répandu d'autre sang que le sien, et il l'a versé pour ses bourreaux. Imitonsle, et aimons nos ennemis.
— Aimer de pareils ennemis, dit Cassy avec un regard farouche , esf.-ce dans la nature ?
— Non ; mais Dieu nous en donne la force, et c'est là la victoire.
Quand nous pouvons aimer tous nos frères et prier pour tous, le combat est fini, la victoire est gagnée !
Et le noir leva au ciel ses yeux pleins de larmes. Son ardente piété, la douceur de sa voix, furent pour la pauvre femme comme une rosée rafraîchissante. Le feu sinistre de ses yeux s'éteignit, elle baissa la tète, et les muscles de ses mains se détendirent.
— Ne vous ai-je pas averti, dit-elle, que le mauvais esprit me poursuivait ? Ah ! père Tom, que ne puis-je prier !... Je n'ai pas prié une seule fois depuis que mes enfants ont été vendus ! vous devez avoir raison dans ce que vous dites; mais, quand j'essaye de prier, je ne puis que haïr et maudire.
— Pauvre femme ! reprit Tom ; le démon veut s'emparer de vous, et vous cribler comme du froment !... Je prie pour vous... Oh ! miss Cassy, tournez-vous vers le Seigneur , qui console tous les affligés !
Cassy gardait le silence, et de grosses larmes tombaient de ses yeux baissés.
— Miss Cassy, dit Tom avec hésitation, si vous pouviez sortir d'ici avec Emmeline, je vous le conseillerais, pourvu qu'il fût possible de le faire sans effusion de sang...
— Viendriez-vous avec nous, père Tom ?
— Non. Il fut un temps où j'y aurais consenti ; mais j'ai une mission à remplir au milieu de mes pauvres camarades, et je porterai ma croix jusqu'à la fin. Votre situation est différente; vous êtes en proie à d'horribles tentations, et il vaut mieux partir, si vous le pouvez.
— Où irais-je?... Il n'y a pas d'oiseau qui ne se loge quelque part. Les serpents et les alligators ont eux-mêmes une retraite sûre : mais il n'y a pour nous d'asile que la tombe. Les chiens nous chasseraient dans les marécages, et nous découvriraient. Hommes et choses sont
contre nous. Les animaux mêmes s'emploieraient à nous chasser
Où irions-nous ?
Tom réfléchit un moment; puis il dit :
— J'ai encore confiance dans celui qui a sauvé Daniel de la fosse aux lions, qui a sauvé les enfants de la fournaise ardente, qui a marché sur les lloîs, et ordonné aux vents de se calmer. Tentez l'aventure, et je prierai pour vous de toutes mes forces.
Par quelle étrange loi de l'esprit une idée longtemps méprises se présente-l-elle tout à coup sous un nouvel aspect, comme une pierre jugée inutile, el qui se trouve être un diamant?
Cassy avait souvent médité bien des plans d'évasion , et les avait successivement rejelés ; mais en ce moment elle conçut un plan si simple et si praticable, qu'elle s'en promit le succès.
— PèfO Tom, j'essayerai, dit-elle l)nis<|iiemeiit.
— Allez donc, et que Dieu vous assiste !