‹ La case du Père TomChapitre 175 sur 200 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

— Que diable peut avoir Tom? dil Legree à Sambo ; il y a quelque temps il nous faisait la moue, et à présent il est vif comme un criquet.

— Je ne sais , maître ; peut-être qu'il songe à s'évader.

— Je voudrais bien voir ça! dit Legree avec un rire féroce; et vous, Sambo ?

-— Vous le devinez sans peine , dit le hideux gnome en riant à l'imitation de son maître. Quel plaisir de le voir se vautrer dans la boue, s'embarrasser dans les broussailles, et se battre contre les chiens! J'ai failli crever de rire le jour où l'on attrapa Molly; nos chiens l'avaient mise en lambeaux au moment où j'accourus pour m'en emparer. Elle en porte encore les marques.

— Elle les portera toujours, dit Legree. Mais veillez au grain, Sambo ; et si Tom veut nous faire quelque farce, donnez-lui un crocen-jambes.

— Comptez sur moi, maître, dit Sambo. J'attraperai le lapin. Hi ! hi ! Pendant cet entretien , Legree se disposait à monter à cheval pour

se rendre à la ville voisine. Le soir, à son retour, il crut à propos de se détourner de sa route pour aller voir si l'on était tranquille au quartier.

C'était par un magnifique clair de lune , et l'ombre des arbres de Chine se dessinait sur l'herbe dans les moindres détails. L'atmosphère avait cette transparence , ce calme pur qu'on ose à peine troubler. Legree était à peu de distance du quartier, quand il entendit des chants : ils étaient rares dans ce lieu , et le maître s'arrêta pour écouter. Une voix de ténor chantait :

Lorsque je vois en lettres saintes Mes titres écrits dans les cieux , De mon cœur je bannis les craintes, Je sèche les pleurs de mes yeux.

Oui, que le monde se déchaîne 1 Que l'avenir soit menaçant!

Des démons je brave la haine, Je me ris du monde impuissant.

Que les malheurs, comme un déluge, Pleuvent sur moi de tout côté I Pourvu que je trouve un refuge En ton sein , Dieu de liberté 1

— Voilà doue ses idées! se dit Legree. Que je déteste ces chants méthodistes! Holà! Tom, pourquoi vous permettez-vous d'être encore levé quand vous devriez être au lit ? Fermez votre bec noir, et rentrez !

— Oui, maître , dit Tom avec empressement.

La pieuse tranquillité de Tom irrita Legree au dernier point; il courut à lui, et lui laboura la tête et les épaulés.

— Voilà, coquin, dit-il; nous verrons si vous vous trouverez bien après cela.

Mais les coups ne tombaient que sur l'homme physique, et non plus sur le cœur comme auparavant. Tom était parfaitement docile ; et pourtant Legree ne put se dissimuler qu'il n'avait point d'empire sur son esclave.

Au moment où Tom entra dans sa case , il passa dans l'esprit du tyran un de ces éclairs que la conscience fait luire parfois dans les âmes les plus assombries. Il comprit bien que c'était Dieu qui s'élevait entre lui et sa victime, et il blasphéma. La soumission de cet homme qui bravait les menaces et les coups éveilla dans le cœur du bourreau une voix pareille à celle du démon chassé par le divin Maître. Elle disait : «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu nous tourmenter avant le temps ? »

Tom était rempli de sympathie pour ses malheureux associés, et il était consumé du désir de leur faire partager la paix intérieure dont il jouissait. Les occasions étaient rares ; mais à l'aller et au retour des champs, ou même pendant les travaux, il trouvait moyen de tendre la main à ces êtres découragés. D'abord , ils le comprirent difficilement ; mais le jour se fit par degrés dans leur esprit. Cet homme étrange secourait tout le monde et ne demandait d'assistance à personne. Il attendait que tous fussent rassasiés pour apaiser sa faim ; il prenait la plus faible ration ; il était toujours prêt à la partager avec ceux qui en avaient besoin. Dans les nuits fraîches, il abandonnait sa couverture déchirée à quelque femme qui avait le frisson de la fièvre. Aux champs, il remplissaitles paniers des plusfaibles, au risque terrible de n'avoir pas lui- même la mesure voulue. Quoique persécuté sans relâche, jamais il ne proférait un seul mot contre leur tyran. Cet homme si admirable de résignation finit par acquérir sur les autres esclaves une puissance singulière. Lorsque la récolte fut presque finie et qu'on leur laissa le dimanche, ils vinrent en grand nombre se grouper autour de lui pour l'entendre parler du Sauveur. Ils auraient bien voulu se réunir pour prier et pour chanter ; mais Legree ne le souffrait pas. Leurs tentatives excitèrent souvent sa colère, et ils furent obligés de se communiquer secrètement la bonne nouvelle. Quelle joie naïve éprouvaient ces parias, pour lesquels la vie était un triste voyage vers l'inconnu , en apprenant qu'il existait un Rédempteur miséricordieux et une céleste demeure! Les missionnaires affirment que, de tous les habitants de la terre, les Africains ont reçu l'Evangile avec le plus de docilité. La confiance et la foi absolue sont naturelles chez eux; il est arrivé souvent qu'un germe de vérité, jeté au hasard parmi les ignorants , a produit des fruits dont l'abondance confondait les esprits plus éclairés.

La mulâtresse, dont le chagrin avait étouffé la piété, se sentit ranimer par les exhortations que l'humble apôtre lui glissait à l'oreille en marchant à ses cotés. Cassy elle-même, dont la tête était à moitié dérangée, fut calmée par l'influence de Tom.

Réduite au désespoir par le malheur, Cassy avait souvent pensé à se venger de l'oppresseur, tant pour son propre compte que pour celui des esclaves qu'elle avait vu torturer.

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