‹ La case du Père TomChapitre 178 sur 200 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

lueurs incertaines. C'était une de ces nuits d'orage qui éveillent miile bruits fantasques dans les vieilles maisons lézardées. Les fenêtres craquaient; les volets battaient; le vent sifflait dans la cheminée, en balayant les cendres et la fumée , comme s'il eût poussé devant lui des légions d'esprits. Legree réglait des comptes et lisait des journaux; Cassy, installée dans un coin, fixait un regard morne sur le feu. Pendant une partie de la soirée, elle avait lu un vieux livre qu'elle avait déposé sur la table. Legree le prit et se mit à le parcourir; c'était un de ces recueils d'histoires de meurtres sanglants et d'apparitions, qui, grossièrement imprimés et accompagnés de méchantes gravures, exercent cependant une étrange fascination sur celui qui commence à les lire.

Legree poussa des exclamations de dédain; néanmoins il feuilleta le volume , et ce ne fut qu'après avoir lu quelques pages qu'il le rejeta en jurant.

— Vous ne croyez pas aux fantômes, Cassy? dit-il en prenant les pincettes pour arranger le feu; j'aurais supposé que vous aviez assez de bon sens pour ne vous pas laisser effrayer par des bruits.

— Que vous importe ce que je crois? repartit Cassy d'un air sombre.

— Quand j'étais en mer, on me contait des histoires épouvantables; mais ces absurdités ne me faisaient pas peur; les bruits de là-haut viennent du vent et des rats : les rats font un tapage infernal, je les ai souvent entendus dans la cale d'un vaisseau; quant au vent, on le connaît.

Cassy savait que ses regards troublaient Legree ; aussi , sans faire de réponse, elle fixa sur lui, du fond de son coin obscur, des yeux où s'allumaient d'étranges clartés.

— Parlez donc , femme ! Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis?

— Les rats peuvent-ils descendre l'escalier, ouvrir une porte que vous avez fermée au verrou et contre laquelle vous avez mis une chaise? Peuvent-ils marcher droit à votre lit, et mettre la main sur vous comme ceci ?

Elle termina en posant sa main glacée sur celle de Legree, qui recula en jurant.

— Femme, que voulez-vous dire? est-ce que cela vous est arrivé?

— Non sans doute, vous l'ai-je dit? reprit Cassy avec un sourire ironique.

— Mais, avez-vous vu?... allons, Cassy, expliquez-vous.

— Couchez là-haut, si vous voulez savoir à quoi vous en tenir.

— Cela venait- il du grenier, Cassy?

— Qu'entendez-vous par Cela?

— Mais, ce dont vous avez parlé...

— Je n'ai parlé de rien.

Livrée, inquiet, se promena de long en large dans le salon.

— J'examinerai ce qui en est; j'irai là-haut celte nuit même, et je prendrai mes pistolets.

— Vous me ferez plaisir. Allez coucher dans mon ancienne chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.

— Tonnerre ! s'écria Legree en frappant du pied avec emportement.

— Ne jurez pas, sait-on qui peut vous entendre? Ecoutez! Qu'estce que cela?

— Quoi? dit Legree en tressaillant.

Une vieille horloge hollandaise , placée dans un coin de la chambre, sonna lentement minuit. Par un motif indéterminé, Legree demeura immobile sans prononcer une seule parole; il était saisi d'une vague épouvante , tandis que Cassy, le contemplant d'un air railleur, comptait les coups du marteau.

— Minuit ; nous allons voir, dit-elle en ouvrant la porte du corridor et en prêtant l'oreille. Ecoutez! quel est ce bruit?

— C'est le vent , n'entendez-vous pas comme il souffle ?

— Simon, venez ici, murmura Cassy; et le prenant par la main, elle le conduisit au pied de l'escalier. Savez-vous ce que c'est que cela ?

Un cri sauvage partit du grenier. Les genoux de Legree s'entrechoquèrent; et il devint blême de terreur.

— Si vous preniez vos pistolets ? dit Cassy avec une expression de sarcasme qui glaça le sang de Legree. Il est temps d'examiner ce dont il s'agit. J'aurais du plaisir à vous voir monter là-haut. Il y a du monde.

— Je n'irai pas !

— Pourquoi ? Ce ne sont que des spectres ! Marchez donc !

Et montant quelques marches de l'escalier, Cassy se retourna en riant pour voir s'il la suivait.

— Je crois que vous êtes le diable, dit Legree. Descendez, descendez, vieille sorcière! vous ne monterez pas !

Mais Cassy continua sa route. Il l'entendit ouvrir la porte du couloir qui menait au grenier. Une bon fié c de vent en descendit; elle éteignit la chandelle qu'il tenait à la main, et en même temps d'effroyables cris retentirent à son oreille. Il se sauva éperdu dans le salon, où Cassy le rejoignit pale, calme, froide comme un esprit vengeur, et ayant toujours dans les yeux les mêmes lueurs sinistres.

— J'espère que vous êtes content, dit-elle.

— Que le diable vous emporte !

— Pourquoi? Je suis montée tout bonnement pour fermer les portes. Mais, Simon, que s'est-il donc passé dans ce grenier?

— Rien qui vous regarde.

— Fort bien; mais je ne me soucie pas de coucher au-dessous. Prévoyant que le vent s'élèverait ce soir-là, Cassy avait ouvert la

fenêtre du grenier. Dès qu'elle était entrée dans le couloir, la bise s'était engouffrée, el avait éteint la chandelle que tenait Legree.

Ce récit peut donner idée des tours que Cassy jouait à son maître. A la fin, il aurait plutôt mis la tète dans la gueule d'un lion que de visiter ee grenier. La nuit, quand tout le monde dormait, Cassy y transportail des provisions suffisantes pour la faire vivre avec, sa compagne pendant quelque temps, Elle \ transféra aussi la plus grande partie

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