CHAPITRE XXXIX
des hardes d'Emmeline et des siennes; et quand toutes ses dispositions furent prises, elle attendit une occasion favorable pour mettre son plan à exécution.
En cajolant Legree, en profitant de ses moments de bonne humeur, elle le décida à l'emmener avec lui jusqu'à la ville voisine , située sur les bords de la rivière Rouge. Avec une mémoire presque surnaturelle, elle remarqua les moindres détours de la route, et calcula le temps qu'il fallait pour accomplir le voyage.
Tout était prêt pour le coup d'Etat final. Legree s'était rendu dans une ferme des environs. Depuis plusieurs jours Cassy se montrait avec lui d'une gracieuseté inusitée; elle s'était prêtée à toutes ses fantaisies ; et ils semblaient être dans les meilleurs termes. Suivons Cassy dans la chambre d'Emmeline, et nous les trouverons toutes les deux occupées à faire leurs paquets.
— Nous en avons assez , dit Cassy ; maintenant mettez votre chapeau et partons, voici l'heure !
— Mais on va nous voir.
— C'est ce que je désire, dit froidement Cassy. Ne savez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'on nous donne la chasse ? Voici mon projet : Nous sortons par la porte de derrière, et nous courons au quartier. Sambo ou Quimbo nous aperçoit et nous poursuit. Nous entrons dans la savane pendant qu'on donne l'alarme et qu'on détache les chiens. On court de tous côtés , on se précipite , comme c'est l'ordinaire ; nous nous jetons dans le marécage, et en marchant dans l'eau, nous atteignons l'extrémité de l'anse qui se trouve en face de la porte de derrière. Les chiens sont en défaut, car vous savez que l'eau ne conserve pas la piste. Tout le inonde sort de la maison pour courir après nous; alors nous rentrons, et nous nous installons au grenier, où j'ai fait un bon lit dans une des grandes caisses. Nous aurons quelque temps à rester dans cette retraite ; car Simon mettra le ciel et la terre à nos trousses. Il réunira les commandeurs des autres plantations, et organisera une grande chasse. Il fouillera la savane dans toute son étendue, car il se vante d'avoir toujours repris ses esclaves marrons. Nous le laisserons donc chasser tant qu'il voudra.
— Que votre plan est bien conçu! s'écria Emmeline; vous seule étiez capable de l'inventer.
La physionomie de Cassy n'exprimait aucune satisfaction ; on n'y voyait que la fermeté du désespoir.
— Allons, dit-elle en tendant la main à Emmeline. Les deux fugitives se glissèrent sans bruit hors de la maison, et
longèrent le quartier. La lune, qui montrait à l'horizon son croissant argenté, empêchait les ténèbres d'être complètes. Comme Cassy l'avait prévu, au moment où elles atteignaient les marécages qui entouraient la plantation, on lui cria de s'arrêter : ce n'était pas Sambo, c'était Legree qui poursuivait les fugitives en les accablant d'imprécations. A sa voix, Emmeline se sentit défaillir, et, se cramponnant au bras de sa compagne, elle s'écria :
— Ah! Cassy, je m'évanouis !
292 LE PERE XOM.
— Ranimez- vous, ou je vous tue, dit Cassy ; et elle fit luire la lame d'un stylet devant les yeux de la jeune fille.
Cette diversion produisit son effet. Emmeline parvint à suivre Cassy dans la savane, et elles s'engagèrent dans un sombre labyrinthe de vase, d'arbustes et de flaques d'eau, où Legree dut renoncer à les poursuivre sans renfort.
— Je les tiens! dit il en ricanant. Elles se sont fourrées dans un piège, les coquines! Qu'elles y restent; nous les rattraperons.
11 rentra au quartier au moment où les travailleurs revenaient des champs, et s'écria :
— Holà, Sambo ! Quimbo! arrivez tous! Il y a deux marronnes dans la savane; cinq dollars à qui les prendra! Détachez les chiens, Tigre, Furie, et tous les autres.
La nouvelle excita une vive sensation. La plupart des noirs offrirent avec empressement leurs services, soit dans l'espoir d'une recompense, soit par un effet de cette obséquiosité rampante qui est un des plus tristes résultats de l'esclavage. Les uns coururent d'un coté, les autres d'un autre. Quelques-uns se procurèrent des torches de résine, ou découplèrent les chiens, dont les rauques aboiements augmentèrent le tumulte qui régnait dans l'habitation.
— Maître , dit Sambo, auquel Legree avait apporté une carabine, si nous les trouvons, faudra-t-il tirer dessus?
— Yous pourrez tirer sur Cassy si vous voulez ; il est temps qu'elle aille rejoindre le diable, auquel elle appartient; mais ménagez la fille... Alerte, enfants! cinq dollars à qui s'en emparera! et un verre d'eau-de-vie à chacun de vous !
Toute la bande, éclairée par des torches, et poussant des cris sauvages, s'élança vers la savane. Les domestiques de la maison s'y joignirent, et elle était, par conséquent, complètement déserte lorsque Emmeline et Cassy rentrèrent par la porie de derrière. Les hurlements de ceux qui les poursuivaient ébranlaient l'atmosphère; et des fenêtres du salon elles virent la troupe furieuse se disperser sur la lisière de la savane.
— Voyez! dit Emmeline, la chasse commence. Voyez comme ces lumières circulent! Entendez-vous les chiens? Si nous étions là, nous serions perdues. De grâce, cachons-nous vite.
— Il est inutile de nous presser, dit froidement Cassy; toute la maison est à la chasse, c'est le divertissement de la soirée ; nous monterons tout à l'heure. En attendant, je vais prendre de quoi paver noire voyage.
Elle prit une clef dans la poche d'un habit que Legree venait de quitter précipitamment, ouvrit un bureau, et s'empara d'un paquet de billets de banque.
— ( )li ! laisse/, cela ! dit Emmeline.
— Pourquoi? \ oulcz-vous que nous mourions de faim dans les savanes, ou que nous puissions arriver dans un Etat libre? L'argent est utile, jeune fille.
Elle mit les billets dans son sein.