CHAPITRE XL
passe devant le voyageur qu'emporte un char rapide. Le cœur lui battait; il entrevoyait enfin un asile; l'heure de la délivrance lui semblait proche.
Legree le saisit au collet; et les dents serrées, dans un paroxysme de rage :
— Savez-vous, Tom, s'écria-t-il , que j'ai résolu de vous tuer?
— Cela ne m'étonne pas, maître, répliqua Tom avec calme.
— J'ai... résolu... de... vous tuer, reprit Legree en accentuant ses paroles, si vous ne me dites pas ce que vous savez sur le compte de ces femmes.
Tom garda le silence.
— M'entendez-vous? s'écria Legree rugissant comme un lion irrité ; parlez !
— Je n'ai rien à dire, maître, répondit Tom avec lenteur.
■ — Osez-vous bien me soutenir, vieux chrétien noir, que vous ne savez rien ?
Tom continua à se taire,
— Parlez ! hurla Legree en le frappant avec fureur ; savez-vous quelque chose ?
— Oui , maître, mais je ne puis rien dire ; je suis prêt à mourir. Legree respira avec effort; contenant sa fureur, il saisit Tom par
le bras , approcha son visage du sien, et lui dit d'une voix terrible :
— Ecoutez, Tom, parce que je vous ai épargné une première fois, vous croyez que mes menaces sont vaines; mais, cette fois, ma résolution est bien arrêtée, j'ai calculé la dépense. Vous avez toujours lutté contre moi; je vous dompterai, ou je vous tuerai! C'est l'un ou l'autre. J'épuiserai goutte à goutte tout le sang de vos veines, jusqu'à ce que vous me cédiez.
— Maître , répondit Tom en le regardant en face , si vous étiez malade ou mourant, et qu'il me fût possible de vous sauver, je vous livrerais tout mon sang. S'il fallait le verser pour sauver votre âme, je vous le donnerais volontiers comme le Seigneur me l'a donné ! O maître, ne chargez pas votre âme de ce crime ! Il vous fera plus de mal qu'à moi ! Quoi que vous fassiez, mes peines cesseront bientôt; les vôtres n'auront pas de fin, si vous ne vous repentez pas !
Ces mots eurent l'effet que produirait une musique céleste au milieu du tumulte intermittent de l'ouragan déchaîné. Il y eut un temps d'arrêt; Legree contemplait Tom d'un air effaré; ses deux satellites étaient pétrifiés; le silence était si profond qu'on entendait la vieille horloge compter les derniers instants de miséricorde et d'épreuve accordés au cœur endurci du planteur.
Ils furent courts ; son irrésolution, son incertitude ne durèrent pas une minute ; et l'esprit du mal s'empara de lui avec plus de puissance. Ecumant de rage, le planteur se jeta sur Tom et le terrassa.
Les scènes de cruauté nous révoltent. Ce que l'homme n'a pas la force de faire , il n'a pas la force de l'entendre. Ce que les esclaves, nos frères et chrétiens comme nous, doivent souffrir ne saurait nous
être répété, même en secret, sans nous jeter dans une vive agitation, et. pourtant, Amérique , leur supplice se prolonge à l'ombre de les lois ! () Christ! ton Eglise le voit presque en silence !
Mais il y eut autrefois un homme-Dieu qui transforma un instrument de torture, de honte, de dégradation, en symbole de gloire , d'honneur et de vie immortelle. Là où est son esprit , les flétrissures, les insultes, les coups ne peuvent que rendre plus glorieuse la dernière lutte du chrétien.
Avait-il été seul, durant celte longue nuit, dans le vieux magasin, celui doi;v l'âme aimante et courageuse avait supporté tant d'horribles trai't ments ? Non: il avait eu Dieu pour témoin et pour protecteur.
Au moment où Legree se rua sur lui, Tom eut plus que jamais besoin de l'assistance divine. Son maître, aveuglé par une volonté despotique, le pressait de trahir l'innocence. Tom aurait pu mettre un terme à ses tourments par une lâcheté ; mais il demeura inébranlable ; il savait qu'en sauvant les autres, il devait renoncer à se sauver lui-même ; et les plus cruelles douleurs ne purent lui arracher que des paroles de pieuse confiance.
— Il est presque mort , maître, dit Sambo touché malgré lui de la patience de la victime.
— Qu'on lui en donne jusqu'à ce qu'il cède ! vociféra Legree : frappez ! frappez ! J'aurai tout son sang, à moins qu'il ne fasse des révélations.
Tom ouvrit les yeux et les fixa sur son maître : — Pauvre misérable ! dit-il, voilà tout ce que vous pouvez faire ! Je vous pardonne du fond de mon àme !
Et il perdit connaissance.
— Sur ma parole, dit Legree s'approchant pour l'examiner, je crois qu'il est mort. Ma foi oui. Eh bien ! il a beuche close enfin ; c'est uneconsolation !
Oui, Legree; mais qui étouffera la voix de ton Ame, de celte âme que le repentir même ne pourrait sauver, et où brûle déjà un feu qui ne s'éteindra jamais ?
Cependant Tom n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Ses prières, ses admirables paroles avaient impressionné les noirs abrutis qui avaient été les instruments de son supplice. Dès (|iie Legree se lui retiré, ils le transporter ©Ut hors <lu salon ; et, dans leur ignorance, ils cherchèrent à Je rappeler à la vie, comme si c'eût été une faveur pour lui.
— Il est certain, dit Sambo, que nous avons commis une grande infamie ! Mais j'espère que c'est notre maîlre qui en répondra, et pas nous.
Ils Lavèrenl les blessures de L'agonisant, Ils l'ire ni avec- du colon
avarié mi lit grossier, sur lequel ils ['étendirent. L'un d'eux, seglis-
■ nii dans la maison, demanda un verre d'eau-de-vie à Legree, sous prétexte qu'il était fatigué. Jl rapporta le liquide, et le versa dans la bouche de Tom.