CHAPITRE XL
Mais Tom était un sujet fidèle et précieux; cette considération arrêtait Legree, quoique les qualités de son esclave contribuassent à augmenter sa haine.
Le lendemain, il résolut de ne rien dire encore, de rassembler les planteurs des environs avec des chiens et des fusils, de cerner la savane et d'entreprendre une chasse en règle. S'il réussissait, il contiendrait sa rage; sinon, il manderait Tom devant lui, et alors... A l'idée des tortures qu'il lui ferait subir, il grinçait des dents , et son sang bouillonnait.
On dit que l'intérêt du maître est une garantie suffisante pour l'esclave; mais un homme emporté vendrait volontiers son âme au diable pour atteindre son but : pourquoi aurait-il plus de souci du corps de son frère ?
Au point du jour, Cassy s'avança vers la lucarne pour faire une reconnaissance.
— La chasse va recommencer, dit-e'Ie.
En effet, des chiens étrangers, tenus en laisse par des nègres, se débattaient en aboyant, et quelques cavaliers caracolaient devant la maison. Deux d'entre eux étaient commandeurs sur des plantations voisines. Legree avait fait connaissance des autres à la taverne de la ville, et ils se joignaient à la chasse en amateurs. Leur hôte leur distribuait à profusion de l'eau-de-vie, ainsi qu'aux noirs qui avaient été détachés des plantations d'alentour. Il importait de faire de toute expédition semblable un jour de fête pour les esclaves.
Cassy appliqua une oreille à la lucarne; et comme le vent du matin soufflait directement du côté de la maison, elle put saisir une partie de la conversation. Elle entendit les chasseurs se partager le terrain , discuter les mérites respectifs de leurs chiens, régler le feu, et convenir de ce qu'on ferait en cas de capture.
Un air de sarcasme se répandit sur le visage austère et sombre de Cassy; elle quitta la lucarne, joignit les mains et s'écria en levant les yeux au ciel : — O Dieu tout-puissant ! nous sommes tous pécheurs; mais qu'avons-nous fait plus que le reste du monde pour être traitées ainsi?
En prononçant ces mots, sa voix avait une terrible énergie.
— Sans vous, jeune fille, ajouta-t-elle en regardant Emmeline, je descendrais, et je remercierais celui de ces hommes qui voudrait me tuer. A quoi me servira ma liberté? Qu'on me rende mes enfants! qu'on me rende la condition a laquelle j'étais habituée!
Emmeline, dans sa simplicité enfantine, fut effrayée de l'humeur sombre de Cassy. Ne sachant que répondre, elle lui prit la main par un mouvement doux et caressant.
— Pauvre Cassy ! dit-elle, n'ayez point ces idées. Si le Seigneur nous donne la liberté, peut-être vous rendra-t-il aussi votre fille. En tout cas, je serai une fille tendre pour vous. Je sais que je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère! Je vous aimerai, Cassy, que vous m'aimiez ou non !
Désarmée par ces paroles de tendresse, Cassy s'assit auprès de la
jeune fille. Elle lui passa un bras autour du cou, et lui caressa doucement les cheveux. Emraelîne s'étonna de la beauté qu'avaient les yeux de sa compagne, maintenant que des larmes en tempéraient l'éclat.
— O Emmeline, dit Cassy, j'ai souffert pour mes enfants, et je ne vis que pour les revoir. Là, là, ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, tout est désolé, tout est vide; mais si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier.
— Vous devez avoir confiance en lui, dit Emmeline; c'est notre père.
— Sa main s'appesantit sur nous, il s'est détourné de nous dans sa colère.
— Non, Cassy, il sera bon pour nous, espérons en lui. Je n'ai jamais perdu l'espérance.
La chasse avait été longue, animée et sans résultat. Cassy fut transportée de joie quand elle vit Legree, las et découragé, descendre tristement de cheval.
— Maintenant, dit-il en s'asseyant dans le salon, amenez-moi Tom à l'instant même ! ce vieux coquin doit être l'âme de cette affaire; je lui en arracherai le secret, ou je saurai pourquoi.
Sambo et Quimbo, quoique animés d'une haine mutuelle l'un contre l'autre, s'entendaient pour détester Tom cordialement. Legree leur avait dit autrefois qu'il l'avait acheté pour le remplacer en son absence en qualité de gérant, et ils avaient conçu pour le nouveau venu une aversion qui avait augmenté, chez ces hommes vils, à mesure qu'ils l'avaient vu encourir le mécontentement de leur maître. Quimbo s'empressa donc d'exécuter les ordres qui lui étaient donnés.
Tom eut des pressentiments quand il apprit qu'on le demandait. 11 connaissait le plan d'évasion des fugitives et leur retraite actuelle. Il savait que Legree était un scélérat déterminé; mais il tenait d'une puissance suprême la force de braver la mort plutôt que de trahir des femmes sans défense.
Il déposa à terre son panier rempli de coton, et s'écria :
— Seigneur, je mets mon âme entre les mains; tu m'as racheté, Seigneur de vérité !
Puis il se livra sans résistance aux mains de Quimbo, qui l'entraîna brutalement.
— Bien, bien, dit le noir géant, on va solder votre compte ; notre maître est en arrière avec vous ; il ne s'agit pas de fouiner; vous venez ce qu'il en coûte pour aider les négresses à s'enfuir.
Pas un mot de cette sauvage apostrophe ne parvint aux oreilles de Tom. Une voix d'en haut lui disait : « Ne crains rien ; tuer ton corps, c'est tout ce qu'ils peuvent faire. » Ces paroles faisaient vibrer les nerfs el les os du pauvre homme , comme s'il eût été louché par le doigl de Dieu ; e! il se sentait une énergie surhumaine. Chemin faisant , les arbres, les buissons, les huttes de ses compagnons d'infortune, lui passèrent confusément sous les yeu\, comme un paysage