CHAPITRE XLT
pour elle et pour Emmeline. Au risque d'être découverte, elle s'était glissée auprès du moribond, et, touchée des paroles qu'il avait eu la force de prononcer, elle avait prié avec lui.
Lorsque Georges entra dans le vieux magasin , la tête lui tourna , et il fut sur le point de se trouver mal.
— Est-il possible ? s'écria-t-il en s'agenouillant près du grabat ; père Tom ! mon pauvre vieil ami !
Cette voix parut faire impression sur le mourant; il remua doucement la tête, sourit, et murmura ces vers d'une hymne :
Que du Seigneur la bonté soit bénie, Car il transforme en moelleux oreiller Le lit funèbre où plane l'agonie, Où l'on s'endort pour ce plus s'éveiller 1
D'honorables pleurs tombèrent des yeux du jeune homme pendant qu'il s'inclinait vers son ami.
— O père Tom! ranimez-vous, parlez-moi, regardez-moi! Je suis Georges, votre petit Georges; ne me reconnaissez-vous pas?
— Monsieur Georges ! dit Tom d'une voix faible; et il ouvrit des youx hagards.
Peu à peu ses idées s'éclaircirent; ses yeux brillèrent, sa physionomie s'anima; il joignit les mains, et des larmes coulèrent le long de ses joues.
— Dieu soit loué! c'est tout ce que je désirais, on ne m'avait donc pas oublié... Cela me fait du bien... Mon cœur se réchauffe, — et maintenant je mourrai content.
— Vous ne mourrez pas, s'écria Georges Shelby; je viens pour vous acheter et vous remmener à la maison.
— Monsieur Georges, vous arrivez trop tard. Le Seigneur m'a acheté, et lui aussi va m'emmener à la maison; j'ai hâte d'y arriver. Le ciel est encore préférable au Kentucky.
— Vivez! j'ai le cœur brisé quand je songe à ce que vous avez souffert, quand je vous vois gisant dans ce vieux magasin, mon pauvre ami!
— Ne me plaignez pas , dit Tom d'un ton solennel; j'ai été malheureux, mais c'est fini. Ah! monsieur Georges, le ciel est venu, j'ai remporté la victoire, le Seigneur me l'a donnée; gloire à son nom!
Frappé de l'énergie avec laquelle l'agonisant prononçait ces phrases entrecoupées, Georges garda le silence. Tom lui saisit la main, et ajouta : — Gardez-vous de dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé; cela lui serait trop pénible, à cette pauvre femme. Dites-lui seulement que vous m'avez vu près de partir pour un monde meilleur, et que je ne pouvais plus rester ici-bas. Dites-lui que Dieu m'a soutenu partout et toujours, et m'a rendu ma tâche facile... Et mes pauvres garçons, et ma petite fille. . ils m'ont coûté bien des larmes! Recommandez-leur de suivre mon exemple. Assurez de mon amitié mon maître et ma bonne maîtresse, et tous les gens de l'habitation...
je les aime tous; j'aime tous mes frères... Oh! monsieur Georges, ce que c'est que d'être chrétien!
En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin, y jeta un coup d'oeil et s'éloigna avec une indifférence affectée.
— Vieux scélérat! s'écria Georges avec indignation. Je pense avec bonheur qu'il ira un jour en enfer.
— Gardez-vous de ces idées, dit Tom en serrant la main de son jeune maître. C'est un pauvre malheureux; s'il voulait s'amender, le Seigneur lui pardonnerait peut-être encore; mais je crains qu'il ne se repente jamais.
— Je le souhaite , je ne voudrais pas le voir au paradis.
— De grâce, monsieur Georges, ne parlez pas ainsi. Il ne m'a vraiment pas fait de mal; il m'a seulement ouvert les portes du royaume des cieux.
La force surnaturelle que la joie de cette entrevue avait donnée au mourant l'abandonna tout à coup. Il ferma les yeux, et l'on put remarquer sur ses traits cette transformation sublime et mystérieuse qui précède les derniers moments. Sa large poitrine se soulevait et s'affaissait péniblement; et de ses cavités profondes sortait une respiration entrecoupée. L'expression de sa physionomie était celle d'un triomphateur !
— Qui nous enlèvera jamais l'amour du Christ? murmura-t-il d'une voix affaiblie , et il s'endormit en souriant.
Georges le contempla avec vénération. Il lui semblait que ce lieu était désormais sacré. Après avoir fermé respectueusement les yeux de son ami, il n'eut qu'une seule pensée, celle que le mourant avait exprimée :
— Ce que c'est que d'être chrétien !
En se levant il aperçut Legree derrière lui. Cette scène d'agonie avait éveillé dans l'âme du jeune homme d'ardentes émotions. Il avait pour Legree une horreur profonde, et sa première pensée lui de partir et d'éviter autant que possible d'avoir des rapports avec lui.
Il fixa sur Legree des yeux pénétrants, et lui dit en lui montrant le cadavre : — Vous avez eu de lui tout ce que vous pouviez avoir. Combien voulez-vous que je vous paye son corps? J'ai l'intention de l'emporter et de lui faire donner la sépulture.
— -Je ne vends pas les nègres morts; vous pouvez l'enterrer comme vous voudrez.
— Enfants! cria Georges d'un ton impérieux à quelques noirs qui regardaient le mort, cnleve/.-lc, porlez-le dans ma voiture, cl procurez-moi une bêche.
I n des noirs courut chercher la bêche, et deux autres aidèrent Georges à transporter le corps dans la voilure. Legree ne s'opposa l».is ;i l'exécution de ces ordres; il continuait à feindre L'indifférence il sifflait un air entre ses dents. Il suivit Georges sans que celui-ci laignâl lui adresser la parole.
On ôta le banc de la voiture pour faire place au cadavre, qui fut