CHAPITRE XLT
déposé sur un manteau que Georges étendit avec soin. Il se retourna ensuite vers Legree et lui dit avec un calme forcé :
— Je ne vous ai pas encore exprimé ce que je pense de ce crime atroce. Le moment n'est pas encore venu. Mais le sang de l'innocent crie vengeance : je ferai connaître ce meurtre, je vous dénoncerai au premier magistrat qui se trouvera sur ma route.
— A votre aise ! dit Legree en faisant claquer ses doigts , je suis curieux de savoir comment vous vous y prendrez. Où sont vos témoins? quelles preuves produirez-vous?
Georges comprit la force de ce défi. Il n'y avait pas un blanc sur la plantation; et devant toutes les cours du Sud, la déposition d'un homme de couleur est comptée pour rien. Il crut un moment que les deux allaient répondre à son appel quand il demandait justice; mais ils étaient muets.
— Après tout, dit Legree, voilà bien du bruit pour un nègre mort! Ce mot fut comme une étincelle jetée dans un magasin à poudre.
La prudence n'a jamais été la vertu cardinale d'un enfant du Kentucky. Georges indigné frappa Legree au visage, et le renversa. Debout sur Je misérable terrassé qu'il rouait de coups, il ressemblait assez exactement à son glorieux homonyme vainqueur du dragon.
Il y a des hommes qui gagnent décidément à être battus. Ils conçoivent immédiatement un profond respect, pour celui qui leur fait mordre la poussière. Legree était de ce nombre; il était aussi lâche que cruel , il laissa donc s'éloigner la voiture , sans oser protester contre le traitement dont il avait été victime.
Georges avait remarqué au delà des limites de la plantation, un monticule sablonneux ombragé de quelques arbres.
Ce fut là qu'on creusa la fosse.
— Maître, faut-il enlever le manteau? dirent les noirs quand la tombe fut prête.
— Non ! non ! enterrez-le avec lui. C'est tout ce que je puis vous donner, pauvre Tom, et vous l'aurez.
Les hommes déposèrent le corps dans la fosse, le recouvrirent en silence et mirent dessus du gazon vert.
— Vous pouvez partir, enfants, dit Georges en glissant une pièce de monnaie dans la main de chacun d'eux ; mais les nègres semblaient liés! 1er.
— Maître, «chclez-nous , dit l'un d'eux.
— Nous vous servirons si fidèlement! ajouta l'autre.
— La vie est rude ici, reprit le premier. Maître, achetez-nous, s'il vous plaît.
— C'est impossible, répondit Georges avec embarras et leur faisant signe de s'éloigner.
Les deux noirs désolés se retirèrent en silence. Georges s'agenouilla sur le tombeau de son ami.
— Dieu éternel , s'écria-t-il , je le prends à témoin qu'à partir de cette heure, je ferai tous mes efforts pour délivrer mon pays natal du fléau de l'esclavaee !
Aucun monument n'indique la dernière demeure de notre ami , mais il n'en a pas besoin. Dieu sait où le pauvre Tom repose , et le noir opprimé se relèvera immortel pour participer à la gloire des élus. ]\e le plaignez pas, sa vie et sa mort ne sont pas faites pour inspirer la pitié. Ce ne sont pas les richesses et la puissance qui sont précieuses au yeux du Seigneur, c'est l'amour, l'abnégation et le dévouement. Heureux sont les hommes qui sont appelés à porter la croix sur ses traces ! C'est pour eux que sont écrites ces paroles de l'Evangile : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »