‹ La case du Père TomChapitre 19 sur 200 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— Par égard pour vous, je n'ai pas voulu l'écouter; ainsi vous devez m'en savoir quelque gré.

— Mon ami , dit madame Shelby d'un ton plus doux, pardonnezmoi , je me suis emportée en apprenant cette nouvelle ; mais vous me permettrez d'intercéder pour ces malheureuses créatures. ïom est un noble cœur qui, j'en suis sûre, donnerait au besoin sa vie pour vous.

— Eh! mon Dieu, je le sais; mais qu'y puis-je faire? je ne suis pas libre.

— Consentez à un sacrifice pécuniaire , et j'en supporterai volontiers ma part. Je crois avoir rempli en chrétienne mes devoirs envers ces êtres simples et asservis : je leur ai donné de l'instruction, j'ai veillé sur eux, j'ai sympathisé depuis de longues années avec leurs joies et avec leurs douleurs ; comment oserais-je me représenter au milieu d'eux si, pour un misérable gain, nous abandonnons l'honnête Tom, si nous le séparons brusquement de ceux auxquels nous avons appris à l'aimer? Mes nègres connaissent, grâces à moi, les obligations de la famille; comment leur avouer qu'il n'est point de relations, de devoirs, de liens sacrés pour nous, comparativement à l'argent? J'ai dirigé l'éducation du petit Henri, et vous allez le vendre, corps et âme, à un homme sans moralité! J'ai dit à Elisa que l'âme était plus précieuse que tous les trésors du monde : quelle confiance aura-t-elle en nous lorsqu'elle nous verra vendre son enfant ?

— Je suis fâché de vous affliger, Emilie, répondit M. Shelby, mais je vous assure que le mal était inévitable. Il fallait vendre ces deux esclaves, ou les vendre tous. ïïaley était devenu possesseur d'une hypothèque, et, si je ne l'avais apaisé par un compromis, il m'aurait exproprié. J'avais réuni toutes mes économies, emprunté de toutes parts, presque mendié, et le prix de ces deux esclaves était nécessaire pour m'acquilter complètement. J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice pour l'enfant; il consentait à transiger, à la condition que je le lui vendrais, et non autrement. J'étais en son pouvoir, et il a fallu me résigner. Si vous regrettez que j'aie vendu deux de mes serviteurs, seriez-vous consolée parce que je les aurais vendus tous?

Madame Shelby mit la tête entre ses mains, et poussa un gémissement plaintif :

— Alors, s'écria-t-elle , malédiction sur l'esclavage! malédiction sur le maître et sur l'esclave! J'étais folle de d'imaginer qu'on pouvait tirer quelque bon parti d'une aussi désastreuse institution. C'est \u\ péché que d'avoir des esclaves, j'en ai toujours eu la pensée; mais je m'étais flattée de rendre la servitude plus douce que la liberté à force de bontés, de soins et d'enseignements : folle que j'étais!

— Ma femme, vous devenez abolitionniste.

— Je l'ai toujours été; je n'ai jamais considéré l'esclavage comme légitime.

— Vous différez en cela de beaucoup de gens dont on vante la sagesse. Yous vous rappelez le sermon que le ministre a prononcé dimanche dernier.

— J'en ai été indignée ! Les ecclésiastiques ne sont peut-être point dans le cas de détruire le fléau; mais qu'ils le défendent, cela révolte mon bon sens. Tous-même, vous vous étiez prononcé contre ce sermon.

— Oui, sans doute, reprit Slielby; mais ce qui arrive m'a prouvé ju'ii n'était pas dépourvu de vérité. Je vous le répète, ma chère imie, j'ai été victime de la fatalité, et je me suis conduit aussi bien que les circonstances me le permettaient.

— Hélas ! dit madame Shelby en tournant entre ses doigts sa montre d'or, je ne possède point de bijoux de valeur, mais cette montre ne pourrait-elle être utilisée? Elle a coûté cher. Si je pouvais au moins sauver le fils d'Elisa, je sacrifierais tout ce que j'ai.

— Je suis désolé de vous voir en cet état , Emilie ; mais ne vous faites point d'illusions : tout est fini, le contrat de vente est signé, et vous devez rendre grâces au ciel que l'affaire ne se soit pas terminée plus malheureusement. Haley pouvait me ruiner, et maintenant m'en voilà délivré. Si, comme moi, vous connaissiez cet homme, vous comprendriez combien il importait de nous en débarrasser, pour sauver notre fortune.

— Il est donc bien cruel?

— Pas précisément; mais il ne songe qu'à ses intérêts; il calcule froidement sans jamais hésiter; il est infatigable comme la mort. Sans vouloir le moindre mal à sa mère, il la vendrait s'il y trouvait quelque bénéfice.

Et ce sera le propriétaire du fidèle Tom et du fils d'Elisa !

— C'est affreux sans doute , et je voudrais n'y point songer. Demain de bonne heure je vais monter à cheval et m'éloigner, car Haley, qui mène rondement les affaires, veut entrer immédiatement en possession. J'éviterai de revoir Tom ; de votre côté, arrangez une partie n'importe où, et emmenez Elisa , pour que son fils disparaisse en son absence.

— Non, non, dit madame Shelby, je ne veux pas être complice de cette barbarie. J'assisterai le vieux Tom dans sa détresse; il verra que sa maîtresse ne l'abandonne pas. Quant à Elisa, je n'ose pas y songer. Que le Seigneur nous pardonne ! qu'avons-nous fait pour qu'il nous impose celte cruelle nécessité?

Cette conversation avait été entendue par une personne dont les deux époux ne soupçonnaient pas la présence. L'appartement communiquait à un grand cabinet, dont la porte s'ouvrait sur le corridor. Quoique ayant obtenu la permission de se coucher, Elisa s'y était cachée, et, appuyant L'oreille aux fentes de la porte, elle n'avait pas perdu un mot de l'entretien. Lorsque le silence s'établit, elle s'éloigna sans bruit. Paie, frémissante, le.-, lèvres contractées, ce n'était plus cette douce et timide créature que nous avons vue dans les premiers chapitres de eciic véridique histoire. Elle s'avança avec précaution dans le couloir, s'arrêta un moment a la porte de sa maîtresse; puis, levant les mains vers le ciel comme pour l'implorer,

elle le glissa dans la chambre. C'était une petite salie proprement

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