‹ La case du Père TomChapitre 20 sur 200 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tenue, exposée au soleil, éclairée par une fenêtre près de laquelle elle s'était souvent assise peur coudre en chantant. 11 y avait là une petite bibliothèque, divers petits objets qu'elle avait reçus en cadeaux d'étrennes ; une modeste garde-robe disposée dans un cabinet et dans des tiroirs. Sur le lit sommeillait le petit Henri. Les longues boucles de ses cheveux tombaient négligemment autour de sa figure insoucieuse ; ses lèvres de rose étaient entr'ouvertes , ses mains potelées s'allongeaient sur la couverture, et ses traits rayonnaient d'un douxsourire.

— Pauvre enfant! dit Elisa , ils t'ont vendu!... mais ta mère te sauvera !

Aucune larme ne tomba sur le lit. Dans des moments aussi critiques , le cœur n'a pas de pleurs à donner ; il ne verse que du sang, qui tombe goutte à goutte en silence. Elisa prit un morceau de papier et écrivit à la hâte.

« Chère dame, ne me croyez pas ingrate, et ne me jugez pas sévè- » rement. J'ai entendu tout ce que vous avez dit ce soir avec mon » maître ; je vais tâcher de sauver mon fils, et vous ne sauriez m'en » blâmer. Que Dieu vous bénisse, et vous récompense de toutes vos » bontés ! »

Après avoir écrit ce billet, Elisa prit dans un tiroir les hardes de son fils et les enveloppa d'un mouchoir. Telles sont les préoccupations maternelles, que, malgré sa terreur, elle n'oublia pas de mettre dans le petit paquet quelques-uns des jouets qu'il affectionnait. Elle réserva un perroquet peint de vives couleurs, pour le distraire quand elle serait forcée de le réveiller. Elle eut beaucoup de peine à tirer le petit dormeur de son engourdissement ; mais, grâce à ses efforts, il ouvrit les yeux , et se mit à jouer avec son oiseau pendant que sa mère s'habillait pour sortir.

— Où allons-nous, maman? dit-il en la voyant s'approcher du lit, et se préparer à lui mettre sa petite veste.

La mèr% le regarda si fixement, qu'il devina qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire .

— Silence ! lui dit-elle ; il ne faut point parler si haut, de peur qu'on nous entende. Un méchant homme était venu pour enlever le petit Henri à sa mère, et l'emporter dans les ténèbres ; mais sa mère ne l'abandonnera pas. Elle va lui mettre sa veste et son chapeau , et se sauver avec lui , pour que le vilain homme ne puisse les attraper.

En disant ces mots, elle boutonna le vêtement de l'enfant, qu'elle prit dans ses bras après lui avoir recommandé de se tenir tranquille, et, ouvrant la porte qui donnait sur le vestibule, elle s'éloigna précipitamment.

La nuit était froide, les étoiles brillaient au ciel. Paralysé par une vague terreur, l'enfant se cramponna silencieusement au cou de sa mère, qui l'enveloppa dans son châle.

Un gros chien de Terre-Neuve appelé Bruno , qui reposait au bas de l'escalier, se leva en grognant. Elisa le caressa , et IVanimal se mit en devoir de la suivre, tout en paraissant, réfléchir instinctivement

sur l'inconvenance de cette promenade nocturne. Il semblait n'avoir point de résolution bien arrêtée ; il regardait alternativement la quarteronne et la maison : puis enfin il prit son parti, et marcha derrière la fugitive. Au bout de quelques minutes ils arrivèrent à la case du père Tom, et Elisa frappa légèrement aux carreaux. L'assemblée religieuse s'était prolongée, et comme le père Tom avait médité seul après le départ de ses coreligionnaires, les botes du logis n'étaient pas encore endormis , quoiqu'il fût plus de minuit.

— Bon Dieu ! qu'est-ce que cela ? dit la mère Chloé en tirant précipitamment le rideau. Sur mon âme ! c'est Elisa avec Bruno, qui gratte à la porte ! Yite, rhabille-toi, mon homme ; je vais ouvrir.

La porte roula sur ses gonds, et la clarté de la chandelle, que Tom avait allumée à la hâte , tomba sur la figure bouleversée de la fugitive.

— Ah ! ciel ! qu'y a-t-il ? vous avez une mine effrayante, Elis>. Etes-vous malade ?... Que vous est-il arrivé ?

— Mes amis, je m'évade en emportant mon enfant... Mon maître l'a vendu !

— Il l'a vendu ! répétèrent le père Tom et la mère Chloé avec l'accent du désespoir.

— Oui , vendu ! répondit Elisa d'un ton affirmatif. Je me suis glissée ce soir dans le cabinet de madame, et j'ai entendu monsieur lui dire qu'il avait vendu Henri ainsi que nous, père Tom; qu'il allait monter à cheval demain, et que le marchand entrerait en possession le jour même.

Pendant ce discours, Tom était resté les mains levées, les yeux écarquillés , comme en proie à une hallucination. 11 s'affaissa lentement sur sa chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.

— Que le bon Dieu ait pitié de nous ! dit la mère Chloé ; est il bien possible que ce soit vrai ? Qu'a-t-il fait pour que son maître le vende?

— Il n'a rien fait ; ce n'est pas pour cela : mon maître ne voulait pas le vendre, et madame, qui est toujours bonne, a plaidé en votre faveur. Mais il lui a répondu que c'était inutile; que le marchand riait son créancier, et avait. plein pouvoir sur lui ; enfin, que s'il ne le payait pas jusqu'au dernier denier, il serait contraint de vendre l'habitation avec tous les noirs. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était dans la nécessité d'en vendre deux ou de les vendre tous. Oh ! si vous saviez comme madame lui a parlé ! Si ce n'est pas un ange sur la terre, il n'y en a jamais eu. J'ai toit de la quitter, mais je ne puis faire autrement.

— l.li bien, mon vieux! dit la mère CUloé, pourquoi ne partezvous pas aussi ?... Attendez -VOUS qu'on vous transporte au bas de la rivière, OÙ l'on tue Les nègres ;i loire de travail cl de privations? Il est temps de déguerpir; VOUS aVCg un passe-port qui vous permet d'aller et de venir en tout temps. IVolile/.-en, et sauvez-vous.

— Non, non, je ne pars point, répondit Tom en levant lentement la tète. Qu'Elisa s'en aille, c'est son devoir, .le ne voudrais pas lui

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