‹ La case du Père TomChapitre 190 sur 200 · CHAPITRE XLÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLÎI

venir lui était pénible. Avec le courage irréfléchi de son âge, il promit à la quarteronne de s'employer énergiquement pour la protéger.

La cabine voisine de celle de Cassy était occupée par une Française nommée madame de Thoux, qu'accompagnait une jolie petite nlle d'environ douze ans. Cette dame ayant appris que Georges Shelby était du Kentucky , parut disposée à cultiver sa connaissance. Elle fut secondée dans ses projets par sa fille, dont les grâces naïves étaient une distraction agréable pour un passager condamné à quinze jours de bateau à vapeur.

Georges Shelby s'installait souvent sur une chaise à la porte de la chambre de madame de Thoux, et Cassy avait occasion de les entendre causer.

Madame de Thoux faisait mille questions sur le Kentucky, où elle avait, disait-elle, passé son enfance. Georges découvrit, à sa grande surprise , qu'elle avait du demeurer dans le voisinage de la maison Shelby. La dame semblait se rappeler à merveille les hommes et les choses du pays.

— Connaissez-vous , dit un jour madame de Thoux , un individu nommé Harris?

— Il y a un vieillard de ce nom qui demeure à peu de distance de notre habitation ; mais nous n'avons jamais eu beaucoup de rapports ensemble.

— Il possède un grand nombre d'esclaves, n'est-ce pas? ajouta madame de Thoux avec une émotion qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler.

— En effet, répondit Georges Shelby non sans étonnement.

— Avez-vous entendu dire qu'il avait un mulâtre nommé Georges ?

— Oui, certes: Georges Harris. Je le connais bien ; il a épousé la femme de chambre de ma mère, et s'est enfui au Canada.

— Dieu soit loué ! s'écria madame de Thoux.

De plus en plus surpris, Georges Shelby avait envie d'interroger la dame ; mais il n'osa.

Madame de Thoux appuya son front sur sa main , et fondit en larmes,

— C'est mon frère ! dit-elle.

— Votre frère, madame ?

— Oui, répondit madame de Thoux en levant fièrement la tête et en essuyant ses larmes ; monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère !

— Je suis stupéfait ! dit Georges ; et il recula sa chaise pour mieux regarder madame de Thoux.

— Quand j'étais jeune, reprit-elle , je fus conduite dans les Etats du Sud pour y être vendue. Je fus achetée par un homme généreux, qui m'emmena aux Antilles, m'affranchit, et m'épousa. 11 y a peu de temps qu'il est mort, et je venais dans le Kentucky pour chercher et racheter mon frère.

— Je l'ai entendu parler de sa sœur Emilie, qui fut vendue dans le Sud...

— C'est moi. Veuillez me donner quelques détails sur...

— C'est un beau jeune homme. Quoique la malédiction de l'esclavage ait pesé sur lui, il a fait preuve de probité et d'intelligence. Je suis à même de le savoir, puisqu'il a pris femme dans ma maison.

— Quel genre de femme?... demanda madame de Thoux avec anxiété.

— Un trésor!... une jeune fille belle, douce, intelligente, trèspieuse. Ma mère l'avait élevée comme son propre enfant. La femme de Georges sait lire et écrire, coudre, broder, et elle chante à ravir.

— Etait-elle née chez vous ?

— Non ; mon père l'avait achetée dans une des excursions qu'il fit à la Nouvelle Orléans, et l'avait amenée pour en faire présent à ma mère. Elle avait alors huit ou neuf ans. Mon père ne voulut jamais avouer le prix qu'il en avait donné ; mais l'autre jour , en furetant dans ses papiers , nous avons découvert le contrat de vente. Il avait payé pour l'avoir une somme extravagante, sans doute à cause de sa rare beauté.

Georges Shelby tournait le dos à Cassy, et ne s'apercevait pas de l'intérêt avec lequel elle suivait ces détails. Tout à coup elle lui toucha le bras ; elle était pâle d'émotion.

— Savez-vous, dit-elle, le nom des gens auxquels il l'avait achetée ?

— Ce fut, je crois, un nommé Butler qui la vendit, et un certain Simmons qui négocia l'affaire ; du moins , ces noms sont au bas du contrat.

— O mon Dieu ! dit Cassy ; et elle tomba évanouie sur le plancher de la cabine.

Georges Shelby et madame de Thoux se levèrent précipitamment. Us étaient loin de deviner la cause de l'évanouissement de Cassy, mais ils montrèrent l'agitation ordinaire en pareille circonstance. Georges, dans l'ardeur de son humanité, renversa une cruche et cassa deux verres. Plusieurs dames, apprenant qu'une de leurs compagnes de voyage se trouvait mal, encombrèrent la porte de la cabine, et interceptèrent l'air autant que possible. En somme, tout se passa comme on devait s'y attendre.

Pauvre Cassy !... Quand elle eut repris ses sens, elle se tourna du côté du mur, et sanglota comme un enfant. Mères, vous pourriez dire peut-être à qui elle pensait; peut-être aussi ne le pourriez-vous pas. Elle se disait que Dieu se montrait enfin miséricordieux, et qu'elle était sûre de revoir sa allé. En effet, quelques mois plus tard... Mais n'anticipons pas sur les événements.

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