CHAPITRE XL1I
sine pour prendre part à une orgie. Il en revint à une heure avancée, ferma sa porte, ôta la clef et se mit au lit.
Un méchant homme a beau étouffer ses remords , son âme est pour lui une hôtesse incommode. Qui peut comprendre les doutes et les terreurs dont il est assiégé? Il ferme sa porte pour se garantir des esprits ; mais il a en lui un esprit dont il ne peut faire taire la voix, et dont les secrets avertissements retentissent comme les sons de la trompette du jugement.
Legree avait mis une chaise contre sa porte après l'avoir fermée. Il avait placé sa lampe au chevet de son lit, à côté de ses pistolets. Il avait examiné les espagnolettes et les serrures des croisées, et juré qu'il défiait le diable et toute sa séquelle. Il dormit profondément , car il était accablé de fatigue ; mais au bout de quelques heures, il eut l'appréhension vague qu'une ombre terrible s'avançait vers lui. Il crut reconnaître le linceul de sa mère sur les épaules de Cassy qui le lui montrait. Il entendit un bruit confus de soupirs et de gémissements. Cependant il sentait qu'il était endormi , et faisait des efforts pour se réveiller. Il y réussit à moitié; il était convaincu qu'on était entré dans sa chambre , que la porte était ouverte , mais il lui était impossible de bouger.
Enfin il se retourna tout d'une pièce; la porte était ouverte, et une main éteignait sa lampe !
La lune était voilée par des nuées. A ses faibles clartés, qu'interceptait la brume, Legree vit passer une figure blanche revêtue d'un costume étrange dont il entendit le frôlement. Une main froide toucha la sienne ; une voix murmura trois fois : — Venez ! venez! venez! Pendant qu'il suait de terreur, l'ombre s'évanouit. Il sauta à bas de son lit et courut à la porte ; elle était fermée à double tour.
Et il perdit connaissance.
A partir de ce moment, Legree s'adonna à l'ivrognerie ; au lieu de se ménager comme autrefois, il but outre mesure, sans s'inquiéter des conséquences. On apprit bientôt qu'il était mourant. Ses excès étaient punis par la combustion spontanée, cette maladie terrible qui semble anticiper en ce monde sur les supplices de l'enfer. Rien ne fut plus affreux que son agonie; il se tordait convulsivement, et parlait d'apparitions dont l'idée seule glaçait le sang de ceux qui l'entendaient, A son chevet se tenait une figure blanche, sévère, inexorable, qui disait : — Yenez ! venez ! venez !
Par une singulière coïncidence, le lendemain du jour où le fantôme était entré dans la chambre de Legree, la porte de la maison se trouva ouverte, et des nègres virent deux ombres se glisser le long de l'avenue en se dirigeant vers la grande route.
Le soleil allait se lever quand Emmeline et Cassy s'arrêtèrent sous un bouquet d'arbres, à peu de distance de la ville. Cassy portait le costume des créoles espagnoles. Elle était en noir; elle avait sur la tête un petit chapeau noir, et sur le visage un voile épais richement brodé. Il avait été convenu que pendant l'évasion elle jouerait le rôle d'une créole, et qu'Emmeline passerait pour sa domestique.
Lancée de bonne heure clans la haute société, Cassy avait un langage et des manières qui justifiaient la qualité qu'elle avait prise. Il lui restait encore, d'une garde-robe autrefois magnifique, assez d'ajustements et de bijoux pour la mettre en état de soutenir son personnage.
Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué qu'il y avait des malles à vendre. Elle en acheta une, et pria le marchand de la lui faire apporter. En conséquence, elle entra à l'auberge en femme de distinction , suivie d'un domestique qui voiturait la malle dans une brouette, et d'Emmeline, qui portait des paquets et un sac de nuit.
La première personne que Cassy rencontra dans l'auberge ce fut Georges Shelby, qui s'y reposait en attendant le bateau à vapeur.
Cassy avait remarqué le jeune homme par la lucarne du grenier; elle l'avait vu enlever le corps de ïom , et avait suivi avec une joie secrète les péripéties de sa rencontre avec Legree. En errant dans le quartier, sous son déguisement d'ombre, elle avait recueilli des renseignements sur lui et sur ses relations avecTom. Elle se sentit plus d'assurance en le retrouvant.
L'adresse de Cassy, son attitude, sa bourse bien garnie, prévinrent tous les soupçons. Il est rare qu'on ouvre une enquête sur les gens qui payent bien, et Cassy l'avait prévu quand elle s'était munie d'argent.
\ers le soir, le bateau à vapeur arriva. Georges Shelby conduisit Cassy à bord avec la politesse innée chez un Kentuckien, et il s'employa pour qu'elle eût une bonne cabine. Sous prétexte d'une indisposition, Cassy garda le lit pendant tout le temps qu'on descendit la Rivière-Rouge, et sa domestique Zélie demeura assidûment auprès d'elle.
Le bateau entra dans le Mississipi. Georges Shelby ayant appris que l'étrangère remontait comme lui le fleuve, lui proposa de s'embarquer sur le même bateau que lui. 11 compatissait aux douleurs de la malade, et désirait faire son possible pour la soulager.
Voilà donc nos voyageurs installés sur le bon steamer le Cincinnati, qui remonte le fleuve à toute vapeur.
Cassy se trouvait beaucoup mieux. Elle se promenait sur le pont, paraissait à table, et était citée par les passagers comme une dame qui devait avoir été d'une beauté supérieure.
Du premier moment que Georges l'avait vue, il avait été frappé d'une de ces ressemblances indéfinies que chacun de nous a pu remarquer sans pouvoir s'en rendre un compte exact. 11 ne pouvait s'empêcher de la regarder continuellement. A table, à la porte de sa cabine, «lie remarquait que le jeune homme fixait les yeux sur elle, ( t les détournait aussitôt qu'elle se montrait importunée de cette observai ion prolongée.
Cassy s'inquiéta; l'imaginant que Georges Shelby avait des soupçons, elle résolut de se confier entièrement à lui, et lui raconta son histoire. Georges était disposé à sympathiser avec tous ceux qui s'étaient échappés de la plantation de Legree, lieu funèbre dont le sou-