‹ La case du Père TomChapitre 192 sur 200 · CHAPITRE XLIlf · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIlf

Un jeune homme dont un missionnaire nous a conté l'histoire, deux fois repris et cruellement châtié, est parvenu à s'évader une troisième fois, et, dans une lettre que nous avons eue sous les yeux, il annonce à ses amis qu'il va retourner encore sur ses pas , afin de délivrer sa sœur. Mon cher monsieur, cet homme est-il un héros ou un criminel ? N'en feriez-vous pas autant pour votre sœur, et pouvez-vous le blâmer ?

Mais revenons à nos amis, que nous avons laissés occupés à se remettre d'une joie trop vive et trop subite. En ce moment , ils soupenl ensemble , et paraissent en bonne intelligence ; seulement Cassy, qui tient la petite Elisa sur ses genoux, la serre parfois d'une manière dont l'enfant s'étonne. Cassy refuse aussi de se laisser fourrer du gâteau dans la bouche au gré des caprices de sa petite-fille ; elle allègue qu'elle est rassasiée , et qu'elle peut se passer de gâteau.

Au bout de quelques jours , il s'est opéré chez Cassy un tel changement que nos lecteurs ne la reconnaîtraient plus : son visage morne et hagard a pris une expression de douce confiance; elle fait plus intimement partie de la famille; elle conçoit pour les enfants une affection qui manquait à son cœur. On dirait que sa tendresse se porte plus naturellement sur la petite Elisa que sur sa propre fille ; car l'enfant est le portrait fidèJe de celle qu'elle avait perdue. C'est par l'entremise de la seconde Elisa que Cassy se rapproche de la femme de Georges, dont la piété solide, soutenue par une pratique constante, ramène le calme dans l'esprit de sa mère , ébranlé par tant de cruelles vicissitudes. Grâce à cette influence salutaire, Cassy revient à la raison et à la foi.

Madame de Thoux met son frère au courant de ses affaires. La mort de son époux l'a laissée maîtresse d'une fortune considérable, qu'elle offre généreusement de partager avec lui. Lorsqu'elle demande à Georges ce qu'elle peut faire pour lui, il répond : — Donnez-moi de l'éducation, Emilie; voilà ce que j'ai toujours désiré; je me charge du reste.

Il est décidé, après mûre délibération, que toute la famille ira passer quelques années en France, et toute la famille s'embarque.

Emmeline était du voyage ; ses charmes séduisirent le premier lieutenant du bâtiment, et il l'épousa en arrivant au port.

Georges passa quatre ans dans une institution française, où il travailla assidûment à compléter son éducation. Les troubles politiques qui éclatèrent en France déterminèrent la famille à retourner au Canada.

Pour qu'on puisse juger des sentiments et des opinions de Georges, nous reproduirons une lettre qu'il adressait à un de ses amis :

« Moin cher ami ,

» Je suis assez embarrassé de mon avenir; à la vérité , comme vous me l'avez dit, je puis être admis parmi les blancs de ce pays. Il serait difficile de reconnaître à la couleur mon origine mélisse et celle de

ma famille ; mais, à vrai dire , je ne me soucie pas de me lancer dans la société européenne.

» Mes sympathies sont pour la race d'où ma mère est sortie, et non pour celle de mon père. Je n'avais pas plus de valeur à ses yeux qu'un beau chien ; pour ma mère , j'étais un enfant ; et quoique je ne l'aie jamais revue après la vente cruelle qui nous a séparés, je suis convaincu qu'elle m'a toujours aimé tendrement. Quand je pense à tout ce qu'elle a souffert, à mes propres infortunes, aux luttes héroïques de ma femme, je n'éprouve aucun désir de m'identifier avec les blancs. C'est avec la race africaine que je sympathise, et j'aimerais mieux avoir le teint plus foncé que de ressembler à un créole.

» Le désir de mon âme est de constituer une nationalité africaine. Je voudrais un peuple qui eût une existence à part; et où le trouver? Haïti n'en offre point les éléments : les habitants de cette contrée ont eu pour éducateurs une population usée, efféminée; et il faudra des siècles pour la relever.

» Où donc chercher? Je vois sur les côtes d'Afrique une république formée d'un petit nombre d'hommes qui ne doivent qu'à eux seuls leur instruction , et qui se sont élevés par leur propre énergie audessus de l'esclavage. Cette république a passé par un état préparatoire de faiblesse, et elle s'est fait enfin reconnaître, à la face du monde , par la France et par l'Angleterre. C'est là que je veux aller pour y acquérir le titre de citoyen.

» Je sais que vous êtes prêt à me condamner; mais d'abord écoutez-moi. Pendant mon séjour en France, j'ai suivi avec intérêt l'histoire de mes frères d'Amérique ; j'ai assisté de loin à la lutte entre les abolitionistes et les partisans des colons; et j'ai eu des idées qui ne me seraient jamais venues si j'avais pris part au combat.

Nos oppresseurs ont excipé contre nous de la république de Libéria, dont ils ont tracé des portraits infidèles; ils s'en sont servis comme d'un épouvantai! pour retarder notre émancipation. Mais n'y a-t-il pas un Dieu dont les desseins passent avant ceux de l'homme? ]\e peut-il pas, malgré tous les obstacles, fonder pour nous une nation ?

» A notre époque, une nalion se crée en un jour; elle trouve résolu le grand problème d'une civilisation complèle et d'une vie républicaine. Elle n'a rien à découvrir : il lui suffit d'appliquer. Unissons nos forces, et nous verrons le parti que nous pourrons tirer de cet établissement nouveau. Un magnifique continent, l'Afrique, s'ouvre à nous et à nos enfants; notre nation répandra autour d'elle la civilisation et le christianisme. Nous fonderons sur le sol africain de puissantes républiques, qui, se propageant avec la rapidité des piaules tropicales, se développeront pour les siècles à venir.

» Direz-vous que j'abandonne mes frères opprimés0 Je crois que non. Si je les oublie une heure, un seul instant de ma vie, que Dieu me le pardonne! Mais que puis-je (aire pour eux? Puis-je rompre leurs chaînes.1 non. Les efforts d'un individu sont stériles; mais que je fasse partie d'un peuple qui aura voix délibérante au conseil des nations, et alors nous pourrons parler. Une nation a le droit de de-

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