‹ La case du Père TomChapitre 193 sur 200 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

mander, de discuter, d'exiger, de plaider la cause de la race qu'elle représente. Un individu n'a pas ce droit.

» Si l'Europe, comme je l'espère, devient jamais une grande fédération de peuples libres; si les inégalités sociales, si injustes et si tyranniques , disparaissent pour toujours ; s'ils nous reconnaissent, à l'exemple de la France et de l'Angleterre, alors nous nous présenterons au congrès des peuples, et nous ferons valoir les droits de notre race souffrante et asservie. En ce cas, il est impossible que l'Amérique, ce pays libre et éclairé, ne s'empresse pas d'effacer de son blason cette barre de bâtardise qui la déshonore, et qui est une flétrissure pour elle comme pour les opprimés.

» Mais vous me direz que nous avons le droit de nous fondre dans la république américaine, aussi bien que les Allemands, les Suédois, les Irlandais. Je vous l'accorde. Nous devrions être à même de nous élever par notre valeur individuelle , sans aucune considération de caste ni de couleur. Ceux qui nous contestent ce droit mentent aux principes d'égalité qu'ils professent. Aux Etats-Unis surtout, il serait logique que nous eussions non-seulement les mêmes droits que les autres citoyens, mais encore des avantages spéciaux , puisque nous avons de longues misères à réparer. Pourtant je n'attends rien de l'Amérique. Je veux une patrie qui soit à moi. Je pense que la race africaine a des qualités particulières, supérieures peut-être à celles des Anglo-Saxons, et qui peuvent se manifester, grâce aux lumières de la civilisation.

» La race anglo-saxonne a joué un grand rôle dans le monde à une époque de lutte et d'incertitude. Sa mission était en harmonie avec son énergique inflexibilité; mais, comme chrétien, j'aspire à une ère nouvelle. Je crois que nous y arriverons; et l'agitation convulsive des nations n'est, suivant moi, que le pénible enfantement d'une époque de paix et de fraternité universelles.

» Le développement de l'Afrique doit être essentiellement chrétien. Ses habitants ne sont pas nés pour la domination, mais ils sont doux, magnanimes et miséricordieux. Longtemps victimes de l'injustice et de l'oppression, ils ont besoin de se pénétrer de cette doctrine sublime d'amour et de résignation qui peut seule leur assurer la victoire, et qu'ils sont appelés à répandre sur le continent africain.

» Je l'avouerai, j'ai parfois des moments de défaillance; mais j'ai dans ma femme un soutien. Elle me prêche l'Evangile avec éloquence; elle me montre ma mission, et me fait oublier que j'ai du sang saxon dans les veines. Patriote et chrétien, je vais dans mon pays de prédilection, en Afrique; et je lui ai appliqué parfois ces paroles du prophète : « Tu as été abandonné et détesté, de sorte que le monde » se détournait de toi; mais je te donnerai une supériorité qui fera la » joie de plusieurs générations. »

» Vous m'appellerez enthousiaste, vous direz que je n'ai pas réfléchi aux conséquences de mon entreprise; mais soyez persuadé que j'ai tout calculé. J'espère trouver à Libéria non pas un Elysée romanesque, mais un champ à cultiver. Je travaillerai des deux mains

jusqu'à la mort en triomphant des obstacles et du découragement. C'est dans ce but que je pars, et je suis sur de ne pas éprouver de désappointements.

» Quoi que vous pensiez de ma résolution, ne me retirez pas votre confiance, et croyez que toutes mes actions seront toujours dictées par le dévouement que je porte à mes frères.

» Georges Harkis. »

Quelques semaines après avoir écrit cette lettre, Georges, accompagné de sa femme, de ses enfants, de sa sœur et de sa bellemère, s'embarqua pour l'Afrique. Si nous ne nous abusons pas, il y fera parler de lui.

Nous avons peu de chose à dire des autres personnages de notre histoire. Nous consacrerons à Georges Shelby un chapitre d'adieux. Parlons sommairement de miss Ophélia.

Quand elle revint à Yermont avec Topsy , les personnes de sa famille trouvèrent qu'elle y introduisait un nouvel élément au moins inutile ; mais ses efforts consciencieux avaient été si efficaces que son élevé se concilia promptement la faveur de tous. Parvenue à l'adolescence, Topsy demanda à être baptisée. Elle montra tant de piété, de zèle et d'intelligence, qu'on la jugea digne d'être envoyée en qualité de missionnaire dans une des stations d'Afrique. Nous avons appris qu'elle employait à instruire les enfants l'activité infatigable et l'esprit ingénieux qui l'avaient caractérisée dans ses jeunes années.

Pour la satisfaction de quelques mères , nous ajouterons que des recherches dirigées par madame de ïhoux ont amené récemment la découverte du fils de Cassy. Ce jeune homme, doué d'une rare énergie, s'était évadé quelques années avant sa mère, et il avait élé recueilli pat les amis (pie les opprimés trouvent dans le nord de l'Amérique. 11 doit rejoindre bientôt sa famille en Afrique.

Page 1