CHAPITRE XL1V
notre vieille amie Chloé. Vêtue d'une robe neuve de calicot , coiffée d'un énorme turban roide d'empois, ayant devant elle un tablier blanc, elle mit le couvert avec un soin minutieux. Son visage lustré rayonnait de plaisir, et elle prolongea autant que possible l'arrangement de la table , afin d'avoir un prétexte pour causer avec sa maîtresse.
— Gomme il va se trouver bien ! dit-elle. Je choisis pour lui la place qu'il affectionne auprès du feu. M. Georges a toujours été frileux. Eli bien , que m'apportez-vous là ?N'avais-je pas recommandé à Sally d'aveindre la plus belle théière , celle que M. Georges a donnée en étrennes à madame, à Noël dernier ?... Madame a-t-elle des nouvelles de Georges ?
— Oui, Chloé ; mais il ne m'a écrit qu'une ligne, pour m'apprendre qu'il arrive ce soir.
— Ne parle-t-il pas de mon vieil homme?
— Non, il ne me parle de rien. Il se réserve de me donner des explications quand il sera de retour.
— Voilà bien M. Georges ! toujours plus disposé à parler qu'à écrire ! Au fait, je ne sais pas comment les blancs s'y prennent pour écrire tant de choses ! C'est si pénible d'écrire !
Madame Shelby sourit.
— Je m'imagine que mon vieil homme ne reconnaîtra pas les enfants et la petite. Polly est si développée , si gentille ! Elle est à la maison, et surveille la cuisson d'un gâteau de maïs. Il est accommodé tout à fait au goût de mon pauvre vieux , et sur le modèle de celui que je lui ai servi le jour de son départ. Bonté divine ! dans quel état j'étais ce jour-là !
A cette allusion, madame Shelby soupira et se sentit le cœur gros : elle était inquiète depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils, dont le silence lui paraissait de sinistre augure.
— Madame a-t-elle les billets ? demanda Chloé.
— Oui, Chloé.
— Je tiens à montrer à mon vieux les billets mêmes que m'a donnés M. Jones, le pâtissier de Louisville. Chloé, m'a-t-il dit, je voudrais pouvoir vous retenir. Merci, maître, ai-je répondu ; mais mon vieux mari va revenir à la maison, et maîtresse ne peut plus se passer de moi. Voilà quelles ont été mes propres paroles. C'était un excellent homme que ce M. Jones.
Cliloé avait exigé obstinément que l'on conservât, pour les montrer à son mari, comme témoignage de ses talents, les billets de banque avec lesquels on lui avait payé ses gages. Madame Shelby s'était prêtée volontiers à cette fantaisie.
— Mon vieux ne reconnaîtra point Polly! Savez-vous qu'il y a cinq ans qu'on me l'a enlevée? C'était une bambine alors; elle pouvait à peine marcher. Vous rappelez-vous comme il craignait de la voir tomber?
Le roulement d'une voiture se fit entendre. La mère Chloé courut à la fenêtre.
— Voilà monsieur Georges!
Madame Shelby s'élança à la rencontre de son fils, qu'elle serra dans ses bras. La mère Chloé, les yeux fixes, avait l'air de chercher quelqu'un dans les ténèbres.
Georges s'avança vers elle et lui serra la main.
— O pauvre mère Chloé! s'écria-t-il , j'aurais donné toute ma fortune pour vous le ramener; mais il est parti pour un monde meilleur!
Madame Shelby poussa un cri de douleur; mais Chloé ne dit rien.
On entra dans la salle à manger. Les billets, dont Chloé était si fière, étaient encore étalés sur la table; elle les ramassa et les présenta d'une main tremblante à sa maîtresse.
— Prenez-les , dit-elle , je ne veux plus les revoir, ni en entendre parler. Ce que j'avais prévu est arrivé; on l'a vendu et assassiné dans ces vieilles plantations du Sud !
Chloé allait sortir. Madame Shelby la suivit doucement, lui prit les mains, la fit asseoir et se plaça à ses côtés.
— Ma pauvre , ma bonne Chloé ! s'écria-t-elle.
Chloé appuya la tête sur l'épaule de sa maîtresse, et dit en sanglotant : — O madame! excusez-moi... mon cœur se brise... voilà tout!
— Je comprends votre douleur, Chloé! je ne puis y porter remède; mais adressez-vous à Dieu, il guérit les plaies du cœur.
Pendant un moment tous pleurèrent en silence; puis Georges Shelby raconta avec une éloquente simplicité le glorieux martyre de Tom, dont il répéta les dernières paroles.
Un mois après, tous les esclaves de l'habitation se réunissaient pour entendre une communication que leur jeune maître avait à leur faire. A leur grande surprise, il parut avec une liasse de papiers à la main; c'était des lettres d'affranchissement qu'il distribua, au milieu des larmes et des acclamations des assistants. Plusieurs d'entre eux le supplièrent toutefois de ne pas les renvoyer, et voulurent lui rendre l'acte qui les émancipait.
— INous ne désirons pas plus de liberté que nous en avons. Nous avons tout ce qu'il nous faut. Nous ne voulons pas quitter notre vieille résidence, et notre maîtresse, et notre jeune maître.
— Mes bons amis, dit Georges Shelby dès qu'il put obtenir le silence, il n'est pas nécessaire que vous me quittiez, la culture de ce domaine exige les mêmes travaux qu'auparavant. INous avons loujours les mêmes besoins; mais vous èles libres désormais. Je vous payerai vos salaires suivant un tarif qui scia convenu entre nous; et dans le cas où je viendrais à m'endetter, à mourir, vous n'aurez pas à craindre d'être dispersés ou vendus. Je compte m'employer à vous apprendre comment il faut user des droits nouveaux que je vous donne. J'espère que vous voudrez bien écouler mes leçons et vous conduire en honnêtes gens. Maintenant, mes amis, remerciez Dieu du bienfail de La liberté!
Un vieux nègre patriarcal, qui avait blanchi sur l'habitation et qui étail devenu aveugle, leva vers le ciel ses mains tremblantes en dis.-ini : Rendons grâces au Seigneur!