‹ La case du Père TomChapitre 198 sur 200 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

La justice nous oblige de dire que les hommes de la nature de Saint- Clare ne sont pas des héros de romans. L'anecdote suivante en fournira la preuve. Il y a quelques années, un jeune homme du Sud était à Cincinnati avec un esclave favori nommé Nathan. Cet esclave profita de ce qu'il était dans un Etat libre pour s'affranchir, et se mettre sous la protection d'un quaker connu pour se mêler d'affaires semblables. Le propriétaire fut indigné. Il avait toujours traité Nathan avec indulgence ; il comptait sur son affection, et il supposait qu'on avait dû employer des manœuvres pour le pousser à la révolte. Il se présenta en fureur chez le quaker ; mais , plein de candeur et de franchise, il se laissa facilement désarmer par des raisonnements. Il dit au quaker que si son esclave voulait lui dire en face qu'il désirait être libre, il l'affranchirait immédiatement. L'entrevue eut lieu, et le jeune homme demanda à Nathan s'il avait sujet de se plaindre.

— Non, maître, dit Nathan ; vous avez toujours été bon pour moi,

— Alors, pourquoi vouloir me quitter ?

— Maître peut mourir, et, dans ce cas, que deviendrais-je ? Je

préférerais être libre.

Après un moment de réflexion, le jeune homme répondit :

— Nathan, si j'étais à votre place, je penserais absolument comme vous.

Il fit rédiger aussitôt l'acte d'affranchissement, remit au quaker une somme destinée à pourvoir aux premiers besoins de l'esclave , et écrivit à celui-ci une lettre affectueuse, que nous avons eue entre les mains.

Nous espérons avoir rendu hommage à la générosité, à la grandeur d'àme , à l'humanité qui caractérisent un assez grand nombre d'habitants du Sud : leurs qualités nous empêchent de désespérer de l'espèce humaine.

Pendant longtemps, nous avions évité de nous occuper de l'esclavage ; nous pensions que c'était un sujet trop pénible , et que d'ailleurs le progrès des lumières mettrait promptement un terme à ce fléau. Mais nous lûmes avec étonnement, avec consternation , l'acte législatif de 1850 par lequel un peuple chrétien recommande, comme un devoir imposé à tous les bons citoyens, la dénonciation des esclaves fugitifs. Des hommes honorables, bienveillants, habitant les Etats libres du Nord, examinèrent jusqu'à quel point ce devoir nouveau se conciliait avec l'esprit de l'Evangile. Nous nous dîmes alors : « Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que l'esclavage; » et dès lors nous eûmes le désir d'en retracer les horreurs sous une forme dramatique. Nous avons essayé de le montrer sous son aspect le plus favorable, puis sous son aspect le plus hideux. Peut-être avons-nous réussi quand il s'est agi de le peindre dans son beau; mais que ne resterait-il pas à dire si l'on voulait compléter le tableau à l'autre point de vue?

C'est à vous que j'en appelle, habitants du Sud, qui, résistant à de funestes influences, avez conservé intacte la noblesse de votre caractère. N'avez-vous pas dans le secret de vos Ames, dans vos conversations intimes, compris que l'esclavage entraînait des misères

pires que celles que nous avons signalées? En saurait-il être autrement? L'homme est-il une créature faite pour être investie d'une puissance absolue? Totre jurisprudence , en repoussant la déposition d'un esclave, ne fait-elle pas de tout propriétaire un despote sans responsabilité? Ne voit-on pas clairement ce qui doit résulter de cette théorie dans l'application? S'il y a, comme nous en convenons, un sentiment public parmi vous, hommes d'honneur , hommes équitables, n'existe-t-il pas une autre espèce de sentiment public parmi les êtres vils et cruels ? Ces derniers, en vertu de la loi, ne peuventils pas posséder autant d'esclaves que les meilleurs et les plus purs d'entre vous? Les esprits élevés, justes , compatissants, sont-ils en majorité dans aucun pays?

Les lois américaines regardent maintenant la traite des noirs comme un acte de piraterie. Mais une traite non moins régulièrement organisée que celle qui s'exerçait jadis sur la côte d'Afrique est une conséquence véritable de l'esclavage aux États-Unis.

Nous n'avons donné qu'une idée imparfaite des douleurs qui déchirent en ce moment même des milliers de créatures humaines. On a vu des mères, poussées au meurtre de leurs enfants, chercher ensuite dans la mort un refuge contre des misères qu'elles redoutaient plus que la mort. On ne peut rien écrire, rien dire, rien concevoir d'aussi tragique, d'aussi épouvantable que les scènes qui se passent à chaque instant dans notre patrie, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre de la croix du Christ.

Et maintenant, hommes et femmes d'Amérique, vous appartientil d'èlre indifférents à la question? Fermiers du Massachusetts, du New-Hampshire , de Yermont , du Connecticut , qui lisez ce livre auprès du feu pendant les soirées d'hiver; braves armateurs et marins du Maine; généreux habitants de l'Etat de New-York, cultivateurs de l'Ohio, répondez ! Devez-vous encourager et protéger l'esclavage ? et vous, mères américaines, vous dont vos enfants font la joie; vous qui guidez leurs premiers pas dans le monde avec une si louchante sollicitude, et qui priez Dieu pour eux , plaignez les mères qui ont des sentiments pareils aux vôtres, sans avoir le droit légal d'élever et de protéger leurs fils bien-aimés. .le vous en conjure, mères américaines, par les souffrances de vos fils malades, par ces yeux (|iii se sont éteints et dont vous n'oublierez jamais les derniers regards, par ce berceau vide et si rempli de douleur, plaignez les mères auxquelles la traite américaine arrache sans cesse leurs enfants ! et dites-moi si l'esclavage est une institution qu'il faille défendre on tolérer ?

\ ous prétendez que les habitants des Etats libres n ont pas à s'en mêler .' Plùl au ciel que cela fût vrai ! Mais ce n'est pas vrai. Les habitants des Etats libres ont participé au développement d'un odieux système, et ils sont d'autant plus coupables devant Dieu qu'ils n'ont pas. comme les gens du Sud, l'excuse de l'éducation ou des mœurs.

Si les mères des Etats libres avaient eu jadis les sentiments qu'elles auraient dû avoir, les lils des Etats libres n'auraient pas coopéré à

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