CHAPITRE XLV
l'entretien de l'esclavage en Amérique ; les fils des Etats libres ne se seraient pas montrés proverbialement les plus cruels des maîtres; les fils des Etats libres, dans leurs opérations commerciales, n'auraient pas accepté des corps et des âmes d'hommes comme équivalant à de l'argent. Il y a une multitude d'esclaves qui sont possédés temporairement et recouvrés par des négociants des villes du Nord. Le crime de l'esclavage doit-il donc retomber exclusivement sur le Sud ?
Les hommes du Nord, les chrétiens du Nord, ont autre chose à faire qu'à déclamer contre leurs frères du Sud; ils ont à poursuivre le mal au milieu d'eux-mêmes.
Mais quelle est l'autorité d'un individu? Tout individu en est juge. Une atmosphère d'influence sympathique environne tout être humain; et celui qui a une opinion saine , vigoureuse , sur les grands intérêts de l'humanité, rend des services continuels. Faites donc attention au parti que vous adopterez dans la question de la servitude. Etes-vous d'accord avec les préceptes du Christ? Vous laisserez-vous corrompre par les sophismes et la politique mondaine?
Chrétiens du Nord , vous avez encore une autre autorité que celle de vos paroles ou de vos actions. Vous pouvez prier ! Croyez-vous à la prière, ou ne la considérez-vous que comme une vague tradition apostolique? Vous priez pour les païens des contrées lointaines , priez aussi pour les païens qui sont parmi vous. Priez pour ces chrétiens désolés dont l'éducation religieuse dépend des chances du commerce, et qui sont presque toujours dans l'impossibilité de rester fidèles à la morale, à moins que Dieu ne leur accorde le courage et la grâce du martyre.
Il y a plus. De pauvres fugitifs, débris de familles dispersées , miraculeusement échappés de leurs chaînes, se réfugient dans nos Etals libres du Nord. La plupart du temps, leurs facultés morales et intelectuelles ont été altérées par un système qui bouleverse toutes les notions du juste et de l'injuste. Ils viennent chercher parmi nous un asile, de l'éducation, de l'instruction, des lumières. Que faites-vous pour ces infortunés, ô chrétiens? Ne devez-vous pas quelque réparation à la race africaine, pour les sévices dont les Américains l'ont accablée? Les portes de vos temples et de vos écoles lui seront- elles fermées? Les Etats se lèveront-ils pour l'en chasser? L'Eglise du Christ verra-t-elle en silence les outrages dont on abreuve des malheureux sans secours? Repoussera-t-elle la main suppliante qu'ils lui tendent? Applaudira-t-elle à la barbarie qui voudrait les chasser hors de nos frontières? S'il en était ainsi, notre patrie aurait raison de trembler, en se rappelant que le sort des nations est entre les mains d'un Dieu rémunérateur.
Vous dites : a Nous n'avons pas besoin d'eux ici; qu'ils partent pour l'Afrique ! » Que la Providence leur y ait ménagé un refuge, c'est un fait grand et digne de remarque. Mais ce n'est pas une raison pour que l'Eglise du Christ refuse à ces proscrits un concours qu'il est de son devoir de leur donner.
Si l'on peuplait Libéria d'une race ignorante, sans expérience, à
moitié barbare, à peine échappée à la servitude, on prolongerait indéfiniment cette période de rudes labeurs que doit traverser tout établissement nouveau. Que l'Eglise accueille ces parias avec l'esprit du Christ; qu'ils profitent des bienfaits d'une société républicaine, et quand ils seront parvenus à un certain degré de maturité intellectuelle, qu'on les envoie dans la colonie où ils pourront mettre en pratique les leçons qu'ils ont reçues en Amérique.
Quelques hommes du Vord ont suivi cette méthode, et il en est résulté que d'anciens esclaves ont acquis rapidement de l'instruction, de la fortune, de la réputation. Ils ont fait preuve de talents remarquables, eu égard aux circonstances. Ils se sont signalés par des traits de probité, de sentiment, par des efforts héroïques en faveur de leurs frères restés en servitude. Ils ont étonné par leurs vertus quiconque a réfléchi aux influences funestes qu'ils avaient subies dans leurs jeunes années.
L'auteur de ce livre a vécu pendant plusieurs années sur la limite des Etats à esclaves, et elle a eu mainte occasion d'observer des hommes qui s'étaient affranchis de leur joug. Quelques-uns ont servi sa famille, et, à défaut d'écoles publiques, elle les faisait élever dans une institution particulière avec ses propres enfants. Le témoignage des missionnaires qui recueillent les fugitifs au Canada coïncide avec sa propre expérience ; et elle a conçu l'idée la plus formelle de la capacité des noirs.
Le premier vœu de l'esclave émancipé est en général de recevoir de l'éducation. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour procurer de l'instruction à leurs enfants. Les observations de Fauteur et les renseignements fournis par les instituteurs tendent à établir que les noirs apprennent vite et sont doués d'une intelligence remarquable. Celte opinion est confirmée par les résultats obtenus dans les écoles qu'ont fondées de généreux citoyens de Cincinnati.
Voici une note que nous transmet le professeur C.-E. Stoxve, du séminaire de Lane (Etat de l'Ohio), sur les esclaves émancipés résidant actuellement à Cincinnati. Elle est propre à démontrer que la race noire peut arriver à quelque chose, même sans assistance et sans encouragement.
Vous ne donnons que les initiales des noms :
« B., ébéniste, habite celte ville depuis vingt ans, s'est racheté pour la somme de dix mille dollars, qu'il avait gagnée par son industrie; anabaptiste.
» C, noir complet, enlevé sur la côte d'Afrique, vendu à la Nouvelle-Orléans. Quinze ans de résidence; s'est racheté pour six cents dollars, cultivateur; possède plusieurs fermes dans l'Etat d'Indiana; presbytérien ; a mis de coté de quinze il vingt mille dollars.
" K., noir complet, possède trente mille dollars; quarante ans; libre depuis trois ans; a payé lmil cents dollars pour racheter sa l'amille; anabaptiste; a reçu de son maître un legs qu'il a fait fructifier.
» ().. noir complet, marchand de charbon; trente ans; possède dix-huit mille dollars; s'est racheté deux fois, ayant été trompé la