CHAPITRE VII
Quoique rempli d'expérience et naturellement soupçonneux , Haley fut la dupe de cette observation.
— Si vous n'étiez pas d'effrontés menteurs! dit-il.
L'air de méditation et de rêverie avec lequel ces mots étaient prononcés divertit considérablement André. Il resta un peu en arrière, et dans l'excès de son hilarité il fut sur le point de se laisser tomber de cheval; la physionomie de Samuel était au contraire impassible et lugubre.
— Monsieur fera ce qu'il voudra, dit-il; il prendra la nouvelle route s'il le juge convenable, ça nous est égal. En y réfléchissant, je crois que c'est le meilleur parti.
— Elle aura naturellement suivi un chemin écarté , se dit Haley.
— Ce n'est pas sûr, reprit Samuel; les femmes sont capricieuses, elles ne font jamais ce qu'on croit qu'elles feront. Elles se plaisent à contrarier, et quand on croit qu'elles sont par ici, on est certain de les trouver par là.
Cette appréciation philosophique du caractère féminin eut peu d'influence sur la résolution du marchand d'esclaves, qui annonça l'intention de prendre la vieille route et demanda à Samuel si on y arriverait bientôt.
— Dans quelques instants, répondit le noir en clignant de l'œil; mais j'ai étudié l'affaire , et je suis d'avis que nous ne devrions pas aller par là, la route est isolée, et nous pourrions nous égarer.
— Néanmoins, mon parti est bien arrêté.
— J'ai entendu dire que cette route abandonnée était encombrée de haies et d'échaliers. N'est-ce pas, André?
André répondit qu'il n'en était pas sûr, mais qu'il l'avait également entendu dire.
Haley était accoutumé a peser dans son esprit des affirmations plus ou moins mensongères: il se figura que c'était par mégarde que Samuel avait d'abord fait mention de la route abandonnée , et il considéra ce qu'on lui disait pour le dissuader comme suggéré par le désir de sauver Élisa.
On prit la vieille route, qui était frayée pendant l'espace de quelques milles et coupée ensuite par des haies et par des barrières. Elle était délaissée depuis si longtemps qu'André en ignorait l'existence, il suivit ses deux compagnons d'un air de soumission respectueuse; en criant de temps en temps que le terrain était raboteux et mauvais pour les pieds de Jerry.
— Je vous connais, drôles! dit Haley, mais je vous en avertis, vous essayez en vain de me détourner de cette route avec toutes vos inventions.
— Monsieur est libre, repartit humblement Samuel; et il lança à la dérobée un coup d'œil sur André , dont la gaieté était sur le point de faire explosion.
Samuel montrait un zèle et une vigilance incroyables : tantôt il s'écriait qu'il apercevait un chapeau de femme au sommet d'une éminence lointaine ; tantôt il demandait à André si ce n'était pas Elisa
qu'on voyait là-bas dans un fond. Il choisissait, pour faire ses exclamations, des parties de la route rocailleuses et difficiles, et tenait Haley dans un constant émoi.
Au bout d'une heure de marche, les trois voyageurs descendirent précipitamment dans la cour d'une grande ferme. Tous les cultivateurs étaient occupés dans les champs, et il n'y avait pas une âme dans la grange dont cette cour dépendait; mais comme les bâtiments barraient la route, il était évident qu'elle se terminait là.
— Ah ! coquins , s'écria Haley , vous le saviez ?
— Ne vous l'ai-je pas dit, monsieur? Je vous ai répété que le chemin n'était pas praticable , qu'il était coupé par des barrières ; mais vous n'avez point voulu m'écouter.
C'était une vérité incontestable, et le malheureux marchand fut obligé de ronger son frein; il retourna sur ses pas, et les trois voyageurs prirent enfin la grande route.
Par suite de tous ces délais , il y avait trois quarts d'heure environ qu'Elisa était arrivée dans l'auberge lorsque le trio fit son entrée dans le village. La fugitive était à la fenêtre , et regardait d'un autre côté; Samuel fut le premier qui l'aperçut : il fit semblant d'avoir son chapeau emporté par le vent, et poussa an grand cri. Elisa tressaillit, recula, et, pendant ce temps, les voyageurs s'arrêtèrent à la grande porte.
En ce moment la vie de la pauvre mère était pour ainsi dire centuplée. La chambre où elle se trouvait avait une porte qui donnait sur la rivière, elle prit son fils entre ses bras et descendit précipitamment les marches; le marchand d'esclaves la vit au moment où elle arrivait sur la 1 erge , et , se jetant à bas de son cheval , il se mit à la poursuivre comme le limier poursuit un daim. Samuel et André l'accompagnèrent. Elisa se crut perdue; elle poussa un cri sauvage, et elle franchit l'espace qui la séparait du radeau de glace. C'était un bond quin'élaitpossiblc qu'au délire etaudésespoir ;et quand il la vit sauter, Haley lui-même leva instinctivement les mains en criant.
L'énorme morceau de glace sur lequel elle tomba s'enfonça avec un craquement sinistre, mais elle ne s'y arrêta point; elle s'élança successivement de glaçon en glaçon, trébuchant et se relevant tour à tour. Elle perdit ses souliers, les pointes anguleuses de la glace lui déchiré renl les pieds, elle l;iissa des traces Je sang sur son passage; mais elle ne sentait lien, n'entendait rien. Enfin elle aperçut vaguement , comme dans un lève, la rive de l'Ohio, el un homme qui lui tendait la main.
— Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez ! dit cet homme. Elisa reconnut le propriétaire d'une ferme voisine de l'habitation
Shelby.
— Oh! monsieur S\mmsee! sauvez-moi , cachez-moi!
— Qu'est-ce? dit M. Symmsee.
— Je suis la femme de chambre de madame Shelby! Us ont voulu vendre mon fils. \ oilà son maître, la-bas! Oh! monsieur Symmsee , vous avez un enfant?