‹ La case du Père TomChapitre 28 sur 200 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

— Nous ne souhaitons du mal qu'aux marchands d'hommes , dit André, ils sont si méchants !

— Est-ce que la nature même ne s'élève pas contre eux? reprit la mère Chloé : est-ce qu'ils n'arrachent pas les enfants à leurs mères, et les maris à leurs femmes ? et pourtant ces meurtriers insensibles boivent et fument et prennent leurs aises. Si le diable ne les emporte pas, à quoi est-il bon ?

Et la mère Chloé , se couvrant la figure avec son tablier , se mit à sangloter.

— Le bon livre nous recommande de prier pour ceux qui nous persécutent.

— Prier pour eux ! s'écria la mère Chloé , ça me serait impossible.

— Songez pourtant, reprit Tom, à l'affreux état de l'âme d'un marchand d'esclaves, et remerciez Dieu de ne pas lui ressembler. J'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir sur la conscience toutes les mauvaises actions dont il aura à répondre.

— Et moi aussi, dit Jacques. Il ne faudra pas la reprendre, André. André haussa les épaules, et siffla en signe d'assentiment.

— Je suis content , reprit Tom , que mon maître ne soit pas sorti ce matin comme il en avait l'intention. C'eut été plus cruel encore que d'être vendu. Je l'ai vu , et je commence à me résigner à la volonté du ciel. Mon maître a cédé à la nécessité, et il a eu raison; mais je crains que les choses n'aillent pas très -bien pendant mon absence. Monsieur ne peut exercer la même surveillance que moi sur toute la maison. Les jeunes gens ont des dispositions, mais ils sont tous bien dissipés. Voilà ce qui m'inquiète.

La sonnette retentit, et Tom fut mandé au salon.

— Tom, lui dit son maître affectueusement, je vous prie de remarquer que je devrai à M. Haley un dédit de mille dollars si vous ne vous trouvez pas au rendez-vous qu'il vous assignera. Il doit s'occuper aujourd'hui de son autre affaire, et vous avez la journée à vous. Allez où vous voudrez.

— Merci, monsieur.

— Faites-y bien attention, ajouta le trafiquant, et ne nous jouez pas un de vos tours de nègre. Car si je ne vous retrouve pas ici , j'exigerai le dédit intégralement. S'il m'écoutait , votre maître ne se fierait à aucun de vous; vous glissez enlre les mains comme des anguilles.

— Maître, dit Tom en se redressant, j'avais huit ans et vous aviez un an à peine quand votre mère vous mit dans mes bras. Voilà votre jeune maître, me dit-elle et il faudra prendre bien soin de lui. Je vous demande maintenant si je vous ai jamais manqué de parole , surtout depuis que je suis chrétien ?

Monsieur Shelby fut ému, et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Mon bon ami, dit-il, j'atteste que vous ne dites que la vérité, et si c'était en mon pouvoir, je ne vous vendrais pas pour tout l'or du monde.

— Je vous promets, ajouta madame Shelby, de vous racheter aussitôt

que j'en aurai le moyen. Monsieur Haley, prenez note de la personne à laquelle vous le vendrez, et faites-le-moi savoir.

— 3Ion Dieu, madame, répondit le marchand, je puis vous le ramener dans un an, si vous le désirez.

— Je vous le rachèterai en vous accordant un bénéfice , dit madame Skelby.

— Je ne demande pas mieux , madame. Peu m'importe à qui je vende, pourvu que je fasse une bonne affaire ; je cherche à vivre, comme tout le monde.

Les deux époux étaient fatigués de l'impudente familiarité du marchand , mais ils comprenaient qu'il était important de se contenir. Plus il se montrait insensible , plus madame She'lby appréhendait qu'il ne s'emparât d'Elisa, et plus elle employait d'artifices pour le retenir. Elle flattait le marchand sordide , lui souriait gracieusement , lui parlait avec affabilité , et faisait tous ses efforts pour qu'il ne s'aperçût pas de la marche du temps.

A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient avoir été fortifiés par leur escapade du matin.

— Votre maître n'a pas de chiens ? dit Haley en se préparant à se mettre en selle.

— Il en a en masse, répondit Samuel, qui venait de dîner copieusement. Vous voyez là-bas Bruno ; et il n'y a guère de nègre sur l'habitation qui ne possède quelque petit chien.

— Fi donc ! reprit Haley; votre maître n'a-t-il pas de chien dressé a la poursuite des nègres?

Samuel l'avait parfaitement compris, mais il répliqua avec une simplicité désespérante :

— Nos chiens ont le flair excellent. Je les crois propres à la chasse dont vous parlez, quoiqu'ils n'aient jamais essayé. Ils ont aussi de bonnes jambes ; ici, Bruno !

Et il siffla le chien de Terre-Neuve, qui sortit de sa somnolence pour accourir auprès du groupe.

— Que le diable vous emporte! dit Haley0 Allons, en route!

En montant à cheval , Samuel trouva moyen de chatouiller son camarade, qui partil d'un éclat de rire, dont le marchand d'esclaves lut indigné.

— ^. otre conduite m'étonne, André , dit Samuel avec une imperturbable dignité, c'est mu: affaire sérieuse et vous ne devez pas en faire un jeu.

1U s'cloi;;ncrcnt 5 cl quand Us fuient arrivés aux limites de la propriété, le marchand manifesta l'intention de se rendre directement a la rivière.

— Quelle route prendrons-nous? demanda Samuel : vous savez qu'il y en a deux, la vieille et la nouvelle.

André regarda son compagnon avec surprise, mais il se hâta de corroborer son assertion.

— Je serais tenté de croire, reprit Samuel, que Lisa a suivi la vieille route, parce que c'est la moins fréquentée.

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