CHAPITRE VIII
— C'est ma bonne étoile gui vous amène ici ! Et tendant la main au gros homme : Comment vous portez-vous, Loker?
— Tiens, c'est vous! que diable faites-vous en ce village?
Le petit homme , qui s'appelait Marks , cessa de boire pour regarder Haley de l'air dont un chat regarde une souris.
— Je suis heureux de vous voir, reprit Haley; je me trouve dans un embarras terrible , et vous pouvez m'en tirer.
— Hom! dit en grognant Tom Loker, quand vous êtes content de voir les gens, on peut être sûr que vous avez besoin d'eux. De quoi s'agit-il ?
— Vous avez un compagnon ! reprit Haley en regardant le petit homme avec incertitude.
— Oui, c'est Marks, qui m'aide à faire des affaires. Marks, c'est avec monsieur que j'ai parcouru le Natchez.
— Je serai ravi de faire votre connaissance , dit Marks allongeant une main noire et maigre comme la patte d'un corbeau. Vous êtes monsieur Haley, je crois?
— Lui-même, monsieur; et puisque nous nous sommes si heureusement rencontrés, je vais vous exposer ce qui m'occupe. Entrons dans cette salle; qu'on nous donne de l'eau chaude, du sucre, des cigares, beaucoup d'eau-de-vie, et nous allons jaser.
On alluma les chandelles; on raviva le feu de charbon qui brûlait dans la grille , et les trois personnages s'assirent autour d'une table garnie des divers objets de consommation qu'ils avaient demandés. Haley leur lit un récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta d'un air morne, avec une attention soutenue. Marks, qui se préparait artistement un verre de punch, s'interrompit par intervalles pour avancer son nez et son menton pointus. La conclusion de l'histoire parut l'amusera l'excès, et les contractions de ses lèvres plissées trahirent une satisfaction intérieure.
— Ainsi, dit-il, elle a eu gain de cause. Hi! hi! hi! c'est une gaillarde!
— Ce commerce d'enfants cause bien des embarras, reprit Haley d'un ton lamentable.
— Il faudrait habituer les femmes à ne pas se soucier de leurs enfants, dit Marks; ce serait le plus grand progrès de la civilisation moderne.
— On croirait qu'elles doivent être heureuses de s'en dépêtrer, repartit Haley ; eh bien non ! plus un bambin est ennuyeux , gênant , inutile, plus elles y tiennent!
— Nous sommes tous à même d'apprécier la justesse de votre observation, monsieur Haley... Passez-moi l'eau chaude... J'avais jadis acheté une fille solide, de bonne tournure; elle avait un petit garçon maladif, tortu, bancal, dont je ne voulus pas m'embarrasser , croiriezvous qu'elle ne put jamais se consoler d'en être séparée? Elle paraissait y attacher d'autant plus de prix qu'il n'était bon à rien ! Elle le demandait sans cesse, et elle finit par s'évader pour aller le rejoindre. C'est vraiment drôle! comme les femmes ont de singulières idées!
— Je le sais par expérience, dit Haley ; l'été dernier, en descendant la Rivière-Rouge, j'achetai une négresse qui avait un enfant bien constitué, dont les yeux semblaient aussi brillants que les vôtres. En l'examinant, je vis qu'il était atteint de la cataracte. Je voulus l'échanger contre un baril de whisky; mais quand on essaya de l'enlever à sa mère, elle entra dans une rage de tigresse. Nous étions encore à l'ancre , et on n'avait pas enchaîné les noirs. Elle grimpa comme une chatte sur une balle de coton, prit un couteau des mains d'un matelot, et tint tout le monde en échec. Voyanjt enfin que la résistance était inutile, elle se jeta à l'eau avec son enfant, la tète la première, et on ne l'a jamais revue.
— Bah! s'écria Tom Loker, vous n'y entendez rien! mes négresses ne me font jamais de pareilles farces.
— Comment l'empèchez-vous? demanda 3Iorks avec vivacité.
— Comment je l'empêche ! Lorsque j'achète une femme , et qu'elle a un enfant destiné à être vendu, je lui mets le poing sous le nez, et lui dis : Faites-y attention; si vous bronchez, je vous aplatis la figure. Je ne veux pas entendre un mot, pas le commencement d'un mot. Votre enfant est à moi, et non pas à vous; vous n'avez pas à vous en occuper. Je vais le vendre; gardez-vous bien de pleurnicher, ou sinon!... Avec ça je rends mes négresses muettes comme des poissons; mais si l'une d'elles s'avise de crier, alors...
Et Tom Loker compléta sa pensée en laissant tomber lourdement son poing sur la table.
— Voilà ce qui s'appelle mener les gens tambour battant! dit Marks en poussant du coude Haley. Quel original que ce Tom Loker! hi ! lu ! hi ! les nègres ont beau être têtus , je suis sûr qu'ils vous comprennent, Tom! Si vous n'êtes pas le diable, vous êtes son frère jumeau , j'en réponds!
Tom Loker reçut ce compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie exprima toute l'affabilité compatible avec son caractère maussade.
Haley avait bu coup sur coup, il commençait à devenir sensible; ses facultés morales se développaient sous l'influence de l'alcool : phénomène que l'ivresse produit souvent chez les hommes sérieux et réfléchis.
— Tom . dit-il , vous êtes vraiment trop dur. Je vous l'ai déjà rep roche plusieurs lois dans notre campagne du JNatchez; et je vous ai démontré qu'il était profitable en ce monde de bien traiter les nègres, sans compter que l'on se ménageait une chance pour aller au ciel.
— Chansons! dit Tom Loker en engloutissant un verre d'eau-de- \ ie.
Haley se renversa sur sa chaise, et reprit avec de grands gestes : — Je m'occupe autant qu'un autre de gagner de l'argent, c'est mon premier souci, mais je ne néglige pas mon âme. J'ai de la religion, el loi ou lard . quand j'aurai fait ma fortune, je penserai à faire mon s. dut. W'est-il pas prudent d'éviter le* cruautés qui ne sont pas absolument nécessaires '