‹ La case du Père TomChapitre 38 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

naître. Après cela, je l'entendis pleurer derrière la porte, ce qui me fit plus de peine que tout le reste. A partir de ce moment, il ne nous est jamais arrivé de jeter des pierres aux chats.

Dans la présente occasion, madame Bird se leva avec vivacité; ses joues se colorèrent, et sa physionomie s'embellit d'une noble indignation. Elle s'avança vers son mari d'un air résolu :

— John, lui dit-elle, je désirerais savoir si vous trouvez cette loi juste et chrétienne?

— Il ne faut pas me tuer, Marie , si je réponds affirmativement.

— Je n'aurais jamais cru cela de vous, John! Auriez-vous volé pour?...

— Oui, ma belle politique.

— Vous devriez rougir, John! Prendre des mesures contre de pauvres innocents privés de pain et d'abri! Votre loi est honteuse, abominable, et je l'enfreindrai la première fois que j'en trouverai l'occasion; elle ne se fera pas attendre, je l'espère. Quoi! une femme n'aurait pas le droit de donner un souper et un lit à des malheureux exténués , parce qu'ils sont esclaves et qu'ils ont été opprimés toute leur vie ?

— Mais , Marie , écoutez-moi. Vos sentiments vous honorent , et augmentent l'estime que j'ai pour vous; pourtant il ne faut jamais laisser nos impressions l'emporter sur notre jugement. Réfléchissez qu'il ne s'agit pas ici de consulter son opinion personnelle; on doit, au contraire, la mettre de côté pour n'avoir en vue que l'intérêt public et les exigences d'une situation difficile.

— John, je n'entends rien à la politique; mais j'ai lu la sainte Ecriture. Elle me recommande de nourrir les affamés, de vêtir ceux qui sont nus, et de consoler ceux qui sont dans l'affliction. Ce sont ses préceptes que j'entends suivre.

— Mais si, en les suivant, vous jetiez le désordre dans la société ?

— Il ne peut jamais être nuisible d'obéir à Dieu, et l'on a toujours raison de faire ce qu'il nous commande.

— Veuillez m'accorder votre attention , Marie , et je vais vous démontrer par un argument irréfutable...

— A quoi bon? vous parleriez toute la nuit sans me convaincre. Je vous pose une question : Chasseriez-vous de votre maison une pauvre créature mourante de froid et de faim, parce qu'elle se serait évadée de l'habitation de son maître ?

Il faut dire à la louange de notre sénateur qu'il était humain, accessible à tous et incapable d'éconduire un homme dans l'embarras. Sa femme le savait, et l'attaquait par son côté vulnérable. Avant de répondre à l'hypothèse, il employa les procédés qu'on met ordinairement en usage pour gagner du temps. Il toussa plusieurs fois, lira son mouchoir de sa poche, et se mit à essuyer ses lunettes. Voyant chanceler son adversaire , madame Bird ne se fit aucun scrupule de profiter de ses avantages.

— Je voudrais bien vous voir commettre une semblable aclion!

Chasser, par exemple, une pauvre femme par un temps de neige, ou la faire mener en prison!

— Ce serait sans doute un pénible devoir à remplir, dit M. Bird d'un ton mélancolique.

— Ça ne saurait être un devoir. Si les propriétaires veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien; voilà ma doctrine. Si j'avais des esclaves, et j'espère n'en avoir jamais, je suis sûre qu'ils n'auraient pas envie de me quitter. Les nègres ne s'évadent point quand ils sont heureux; et lorsqu'ils se sauvent, ils souffrent assez de privations et de tortures morales pour qu'on ne se ligue pas contre eux.

— Ma chère Marie, laissez-moi raisonner avec vous.

— Je déteste les raisonnements, John, surtout quand ils roulent sur de pareils sujets. Vous autres hommes politiques, vous avez l'art d'obscurcir les choses les plus claires et d'embrouiller les questions les moins compliquées; mais vous n'êtes pas conséquent avec vousmême quand vous arrivez à la politique. Je vous connais bien; au fond, vous n'êtes pas plus que moi partisan de cette loi.

En ce moment critique , le vieux Cudjoé, factotum noir du logis, entr'ouvrit la porte pour prier madame de passer un moment à la cuisine. Le sénateur fut ravi de cette interruption. Il regarda s'éloigner sa petite femme avec un mélange comique de satisfaction et de dépit; puis il s'assit dans un fauteuil pour lire les journaux.

Au bout de quelques instants, il entendit sa femmes crier : John , John ! venez un moment ici !

M. Bird se rendit à la cuisine, et demeura stupéfait du spectacle qui s'offrit à ses yeux. Une jeune femme, dont les vêtements étaient en lambeaux et roidis par la gelée, gisait sans connaissance sur deux chaises. Elle n'avait qu'un soulier, et ses bas déchirés étaient tachés de sang. En l'examinant de près, on reconnaissait sur son visage les indices de la race détestée! Cependant on ne pouvait s'empêcher d'admirer sa beauté touchante, que ne diminuaient ni la rigidité de ses traits ni le désordre de ses vêtements. Le sénateur la contempla en silence. Sa femme et la vieille Dinah, domestique de couleur, s'efforçaient de rappeler à la vie l'étrangère, dont l'enfant reposait sur les genoux du vieux Cudjoé.

— Pauvre femme! dit la vieille Dinah : c'est la chaleur qui l'a fait trouver mal. Elle était pleine de vie quand elle est entrée ici, et m'a demandé la permission de se chauffer. Je lui adressais une question, quand clic est tombée évanouie. Elle n'a jamais travaillé à de rude besogne, si j'en juge par ses mains.

L'étrangère ouvrit lentement ses grands yeux noirs, et les promena autour d'elle d'un air égaré. Tout à coup le désespoir se peignit sur ses 1 rails, et elle se leva en criant: Oh! mon Henri! me l'ont-ils pris?

L'enfant à ces mots s'échappa des bras de Cudjoé, qui lui réchauffait les pieds après lui avoir ùté ses bas, et il courut auprès de sa mèu\

— Le voici! le voici! dit-elle : oh! madame, protégcz-lc ! ne le laissez pas emmener.

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