CHAPITRE IX
— Personne ne vous fera de mal ici , pauvre femme! dit madame Bird avec douceur. Ne craignez rien ; vous êtes en sûreté.
— Que Dieu vous récompense ! dit la femme en sanglotant, tandis que le petit Henri, la voyant pleurer, essayait de la presser entre ses bras.
Grâce aux soins assidus de madame Bird, Elisa ne tarda pas à devenir plus calme. On lui dressa un lit auprès du feu , et elle tomba bientôt dans un profond sommeil. Elle ne voulut pas abandonner son fils , qui reposa sur son sein , et qu'elle semblait continuer à défendre même en cédant à la fatigue.
Quand les époux retournèrent au salon, ils ne firent aucune allusion à la conversation qu'ils avaient eue. Madame Bird prit son ouvrage, et M. Bird feignit de lire les journaux.
— Je suis curieux de savoir qui elle est, dit celui-ci au bout d'une demi-heure.
— Nous la questionnerons quand elle se réveillera.
— Elle ne pourrait porter une de vos robes, reprit M. Bird après un silence prolongé : elle est plus grande que vous.
Un sourire presque imperceptible effleura les lèvres de madame Bird.
Après un nouveau silence , M. Bird reprit : — ■ Dites donc , ma femme?
— Eh bien ! quoi ?
— Vous savez , ce vieux manteau d'alépine , que vous jetez sur moi quand je fais ma sieste , vous pourriez le lui donner, elle a besoin de vêtements.
En ce moment, Dinah vint annoncer que la femme était réveillée, et désirait voir madame.
M. et madame Bird se rendirent à la cuisine, suivis de leurs deux aînés. Elisa était assise devant le feu, qu'elle regardait fixement. Elle avait une expression d'abattement et de calme sinistre , qui contrastait avec son agitation première.
— Yous voulez me parler, demanda madame Bird : j'espère que vous vous trouvez mieux, à présent.
Elisa ne répondit que par un long soupir; mais elle leva les yeux , et ils peignaient tant de détresse, tant de supplication, que madame Bird fut émue jusqu'aux larmes.
— N'ayez aucune inquiétude, pauvre femme! nous avons ici des amis ; dites-moi d'où vous venez, et ce que vous désirez.
— Je viens du Kentucky.
— Quand êtes-vous arrivée? dit M. Bird reprenant l'interrogatoire*
— Ce soir.
— Comment ?
— J'ai traversé la rivière sur la glace.
— Sur la glace! répétèrent tous les assistants.
— Oui , avec l'assistance de Dieu , j'ai passé sur la glace. Ils étaient à ma poursuite; ils allaient mettre la main sur moi, et je n'avais que ce chemin de libre.
— Ah ! mon Dieu ! dit Cudjoé , la glace est en grands morceaux qui se balancent sur l'eau !
— Je les voyais, répondit Elisa; mais ils ne m'ont pas arrêtée. Je n'avais pas l'espoir d'arriver ; mais je m'étais résignée à mourir, si je n'avais pas réussi. Le Seigneur m'a secourue : on ne sait pas à quel point il assiste ceux qui osent.
— Vous étiez esclave? demanda M. Bird.
— Oui , monsieur, j'appartenais a un habitant du Kentucky.
— Vous traitait-il mal ?
— Non, monsieur; c'était un bon maître.
— Votre maîtresse se conduisait-elle mal à votre égard ?
— Non , monsieur , non ! elle s'est toujours montrée excellente pour moi.
— Qui peut donc vous avoir décidée à quitter une bonne maison, et à braver tant de dangers?
Elisa fixa sur madame Bird un regard scrutateur, et remarqua qu'elle était vêtue de noir.
— Madame , dit-elle brusquement , avez- vous eu le malheur de perdre un enfant?
La question était inattendue et rouvrit une récente blessure ; car il y avait un mois à peine qu'un fils chéri avait été déposé dans la tombe.
M. Bird tourna le dos et s'avança du côté de la fenêtre , sa femme fondit en larmes; mais elle se remit de son trouble , pour répondre : — Oui, j'ai perdu un enfant. Pourquoi me demandez-vous cela?
— Pour être sûre que vous compatirez à mes peines. Lorsque je me suis évadée, j'avais perdu deux enfants l'un après l'autre. Celuici me restait seul, et ne m'avait jamais quittée. C'était mon orgueil et ma consolation. Eh bien , madame , on voulait le séparer de moi , pour le vendre, pour l'emmener dans les Etats du Sud, un enfant qui n'avait jamais passé un seul jour loin de sa mère! je n'ai pu m'habituer à cette idée. Je savais qu'il m'était impossible de vivre sans lui, et quand je sus que le contrat était signé, que l'enfant était vendu, je le pris avec moi, et je partis pendant la nuit. L'homme qui l'avait acheté me poursuivit avec quelques gens de mon maître; ils allaient me saisir, je m'élançai sur la glace... Comment je traversai, je l'ignore; mais je sais qu'un homme m'aida à monter sur la rive.
Ces explications excitèrent une vive sympathie parmi les auditeurs. Les deux petits garçons, après avoir cherché leurs mouchoirs dans leur poche, où il n'y en avait jamais , se cachèrent la figure dans les plis de la robe maternelle, et essuyèrent ainsi leurs yeux humides. Madame Bird sanglota, tandis que Dinafa s'écriait avec ferveur: — Que Dieu ,iit pitié de nous! Le vieux Cudjoé exprima son émotion par une
Ililude de grimaces singulières et en se frottant les yeux sur ses
manches. Noire sénateur, en sa qualité d'homme politique, ne pouvait montre/- la sensibilité des autres mortels. 11 tourna le dos à la compagnie, et s'occupa de nettoyer ses lunettes, tout en se mouchant par intervalles avec bruit.