‹ La case du Père TomChapitre 46 sur 200 · CHAPITRE X. 1l · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 1l

supporte la lièvre et le climat, il aura autant de bonheur qu'un nègre peut en désirer.

— Il laisse une femme et des enfants ?

— Oui, mais il en trouvera d'autres. On ne manque de femmes nulle part.

Pendant cette conversation, Tom était assis tristement dans la charrette, à la porte de la boutique. Tout à coup il entendit derrière lui les pas d'un cheval, et avant qu'il fût remis de sa surprise , le jeune Georges Shelby se jetait à son cou.

— Je déclare que c'est une infamie! s'écria-t-il avec énergie; peu m'importe ce qu'on dira; c'est odieux! et si j'étais homme, cela ne se passerait pas ainsi !

— Oh ! monsieur Georges, vous me faites du bien! Il m'était pénible de partir sans vous voir. Je ne saurais dire quel bien vous me faites.

Ici Tom fit un mouvement de pieds, et Georges aperçut les chaînes.

— Quelle honte ! dit-il en levant les mains au ciel. 11 faut que j'assomme ce vieux scélérat!

— Contenez-vous, monsieur Georges, et ne parlez pas si haut. Vous ne réussiriez qu'à le mettre en colère.

— Eh bien, je me tairai à cause de vous; mais quand j'y pense, c'est une horreur! On ne m'en a pas averti, on ne m'a pas envoyé chercher, et sans un de vos amis, je n'aurais rien su. J'ai mis toute la maison en révolution !

— Je crois que vous avez eu tort, monsieur Georges.

— Je n'ai pu me retenir!... Mais, voyez, père Tom, ajouta-t-il d'un ton mystérieux en tournant le dos à la boutique , je vous ai apporté mon dollar!

— Excellent cœur! dit Tom avec émotion.

• — Il faut que vous le preniez! reprit Georges. Regardez! J'ai dit à la mère Chloé que je vous le donnerais. Elle m'a conseillé de faire un trou au milieu et d'y passer une ficelle, pour que vous puissiez vous le pendre au cou. Vous le cacherez, car ce vil coquin vous

1 l'ôterait. En vérité, Tom , il faut que je l'assomme, cela me fera du

! bien.

— Non, monsieur Georges, cela ne me ferait pas de bien.

— Allons, j'y renonce, par égard pour vous, reprit Georges en lui attachant le dollar au cou. Boutonnez votre habit, conservez bien cette pièce, et, toutes les fois que vous la regarderez, souvenez-vous que je viendrai vous chercher, et que je vous ramènerai chez nous* Je m'en suis expliqué avec la mère Chloé ; je lui ai dit de ne rien craindre. J'y veillerai; et si mon père ne se presse pas de s'employer pour vous, je le tourmenterai jusqu'à ce qu'il le fasse.

— N'ayez pas ces projets à l'égard de votre père, monsieur Georges.

— Mon Dieu , je n'ai point de mauvaises intentions.

— Tant mieux! reprit Tom. Comportez-vous toujours bien; songez combien il y a de personnes dont le bonheur dépend de vous; ne vous éloignez jamais trop de votre mère ; n'imitez pas ces jeunes gens qui

oublient leurs mères au milieu de leurs folies. Souvenez- vous-en, monsieur Georges; il y a beaucoup d'excellentes choses que le Seigneur nous donne deux fois, mais il ne nous donne qu'une fois une mère. Attachez-vous a la vôtre, et soyez sa consolation. Vous me le promettez, n'est-ce pas?

— Oui , dit Georges d'un ton sérieux.

— Prenez bien garde à ce que vous direz , monsieur Georges! Les jeunes gens deviennent volontaires en grandissant, la nature le veut ainsi; mais quand ils sont bien élevés comme vous, ils ne laissent jamais échapper de paroles contraires au respect qu'ils doivent à leurs parents. \ ous ne vous fâchez pas de mes observations , monsieur Georges ?

— ]\on vraiment, père Tom ; vous me donnez toujours de bons conseils.

Tom caressa de sa main large et puissante la belle tète bouclée de l'enfant , et il ajouta d'une voix aussi affectueuse que celle d'une femme :

— Je suis plus vieux que vous, et je comprends toutes vos obligations. Vous savez lire , je vois; vous avez de l'instruction, des privilèges, et vous deviendrez un homme remarquable, qui sera l'honneur de son temps et l'orgueil de ses parents. Soyez bon maître comme votre père, et ayez de la religion comme votre mère.

— Je me conformerai à vos avis, père Tom ; mais ne vous découragez pus ; comme je l'ai dit ce matin à votre femme, je vous ferai revenir chez nous; je rebâtirai votre maison, et vous aurez un salon avec un tapis quand je serai plus grand. Espérez; vous aurez encore de beaux jours.

Haley reparut à la porte avec les menottes à la main.

— Faites-y attention, monsieur, dit Georges en affectant une grande supériorité, j'instruirai mon père et ma mère de la manière dont vous traitez le père Tom.

— Soyez le bienvenu! dit le marchand d'esclaves.

— 11 me semble que vous devriez être honteux de passer votre vie à acheter des hommes, et à les enchaîner comme des animaux. C'est un bien vilain métier!

— Tant que l'on achètera des hommes et des femmes , je ne trouverai pas déshonorant de les vendre.

— Je ne ferai ni l'un ni l'autre lorsque j'aurai atteint ma majorité. J'étais fier autrefois d'être du Kcntucky, mais j'en rougis à présent.

A ces mots, Georges m* redressa sur son cheval et prit une attitude imposante. Il semblait que son opinion dût produire une sensation profonde sur tous ses concitoyens.

— Adieu, dit-il, père loin! bon courage!

— Adieu, monsieur Georges! répondit Tom en le regardant avec admiration. Que le Tout-Puissant vous bénisse! Ah ! le Kentucky n'a pas beaucoup d'hommes comme vous!

Le fils de M. Shelby s'éloigna, et l'esclave le suivit des yeux et regarda du même côté jusqu'à ce que le bruit des sabots du cheval

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se fut perdu dans le lointain. Celaient Jes derniers sons, la dernière vue, qui lui rappelassent le loyer domestique ; mais il lui semblait qu'il y avait sur son cœur une place chaude à l'endroit où les mains du généreux enfant avaient placé le précieux dollar. Tom y porta la main, et le serra contre sa poitrine.

— Maintenant, écoutez-moi, dit Kaley en remontant dans la charrette, où il jeta les menottes : mon intention est de me bien conduire avec vous, comme avec tous mes nègres; mais, pour commencer, il faut agir convenablement avec moi. Je ne suis jamais dur envers mes esclaves ; je m'efforce de les traiter le mieux possible. Répondez donc à ma bienveillance par une bonne conduite , et n'essayez pas de me jouer des tours. Les nègres font toutes sortes de farces; mais j'y suis habitué , et elles sont inutiles avec moi. Lorsqu'ils se tiennent tranquilles , et qu'ils n'essayent pas de décamper, ils ont du bon temps avec moi; dans le cas contraire, c'est leur faute, et non la mienne.

Tom protesta qu'il ne songeait nullement à s'évader. Les recommandations de son maître étaient assez superflues, car elles s'adressaient à un homme qui avait les fers aux pieds; mais Haley avait coutume d'entrer en relation avec sa marchandise humaine par des exhortations de cette nature. Il croyait lui inspirer ainsi la confiance, et prévenir des discussions désagréables.

Nous prendrons un moment congé de Tom pour nous occuper des autres personnages de notre histoire.

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