‹ La case du Père TomChapitre 45 sur 200 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

— Que désire-t-elle? Sa présence peut nous faire du bien, dit la mère Chloé.

Madame Shelby entra; la mère Chloé lui offrit une chaise d'un air brusque et maussade, auquel sa maîtresse ne parut pas faire attention. Elle était pâle et troublée.

— Tom, je viens pour... Elle s'arrêta tout k coup, et, après avoir regardé le groupe silencieux, elle s'assit, et se couvrit la figure de son mouchoir.

— Calmez-vous, madame ! reprit la mère Chloé éclatant à son tour en sanglots.

Pendant quelques instants tous pleurèrent ensemble, et cette douleur, commune aux serviteurs et à la maîtresse, éteignit tout ressentiment dans le cœur des opprimés.

O vous qui visitez les affligés, sachez que l'argent donné froidement ne vaut pas une larme de sympathie.

— Mon brave Tom , dit madame Shelby, je ne puis rien faire pour vous en ce moment. Si je vous remettais de l'argent, on vous le prendrait; mais je vous réitère devant Dieu la promesse solennelle de suivre vos traces, et de vous racheter le plus tôt possible. En attendant, ayez confiance en Dieu.

Les enfants annoncèrent l'arrivée de M. Haley, qui poussa la porte d'un coup de pied, sans cérémonie. Il était de très-mauvaise humeur, ayant fait la veille une longue route à cheval, et n'étant pas encore consolé de son échec.

— Allons, nègre, êtes vous prêt? Votre serviteur, madame, ajouta le marchand en saluant madame Shelby.

La mère Chloé ferma le coffre, l'entoura d'une corde, et, en se relevant , elle regarda fixement Haley. On aurait dit que ses larmes s'étaient subitement transformées en étincelles de feu.

Tom chargea ses bagages sur son épaule, et se prépara à suivre son nouveau maître. Celui-ci fut retenu un moment par madame Shelby, qui lui parla avec chaleur. Pendant ce colloque, toute la famille se dirigea vers une charrette qui était tout attelée vers la porte. Une foule de nègres, jeunes ou vieux, s'était rassemblée pour faire ses adieux à Tom, qui était aimé de tous, tant comme intendant de l'habitation que comme instructeur religieux. Il y avait plusieurs femmes dans le groupe.

— Ah! Chloé, vous avez plus de courage que nous! dit une d'elles en remarquant le calme sombre avec lequel Chloé se tenait auprès de la charrette.

— J'ai rentré mes larmes, dit la négresse; je ne veux pas pleurer devant ce misérable.

Elle désignait ainsi Haley, qui arrivait.

— Montez, dit-il à Tom.

Tom monta, et son maître, prenant dans la charrette de lourds anneaux de fer, les lui attacha aux pieds.

Un murmure d'indignation circula dans la foule, et madame Shelby cria du haut de son balcon :

— Monsieur Haley, je vous assure que celte précaution est entièrement inutile.

— Je ne sais, madame; j'ai perdu ici même un esclave de cinq cents dollars, et je ne veux plus courir de risques.

— Pouvait-on attendre autre chose de cet homme ? dit la mère Chloé avec indignation, tandis que ses deux aînés, qui comprenaient enfin la destinée de leur père, poussaient des cris lamentables.

— Je suis fâché, dit Tom, que M. Georges soit absent.

Le fils de M. Shelby était allé passer quelques jours dans une propriété voisine , et il était parti avant que le malheur de Tom eut été rendu public. — Assurez M. Georges de mon affection, répétale vieux noir.

Haley fouetta le cheval, et Tom s'éloigna en jetant un regard douloureux sur sa famille et ses amis.

M. Shelby n'était pas à la maison. Il avait vendu Tom pour s'affranchir de la puissance d'un homme qu'il redoutait, et il s'était senti tout d'abord soulagé après la conclusion du marché; mais les remontrances de sa femme et le désintéressement de l'esclave avaient éveillé ses remords. Il avait beau se dire qu'il agissait suivant son droit, comme tout le monde, et que quelques propriétaires se comportaient de même sans avoir l'excuse de la nécessité, il n'avait pu réussir à se réconcilier avec lui-même. Pour n'être pas témoin de la prise de possession, il avait prétexté des affaires, et s'était éloigné, dans l'espoir que tout serait fini avant son retour.

Haley maintint son cheval au galop jusqu'à ce qu'il eut dépassé les limites de la propriété. Après avoir fait un mille environ sur la grande route, il s'arrêta devant la boutique d'un maréchal, où il entra pour faire arranger une paire de menottes.

— Elles sont trop petites pour un homme de sa taille, dit Haley en montrant Tom du doigt.

— Ah ! grand Dieu ! s'écria le forgeron , c'est l'intendant de 31. Shelby! Est-ce qu'il l'a vendu ?

— Sans doute , dit Haley.

— Ma foi, je ne l'aurais jamais cru. Mais vous n'avez pas besoin de l'enchaîner de la sorte; c'est le meilleur, le plus fidèle...

— Fort bien, interrompit Haley; mais les bons nègres sont précisément ceux qui s'évadent le plus facilement. Les brutes se laissent mener ou Ton veut; mais les hommes d'intelligence détestent leur nouveau maître, et le plus sur est de les enchaîner.

— Je conçois, dit le maréchal, que les nègres du Kentucky ne se soucient pas d'être transplantés dans les plantations du Sud. Il paraît qu'ils y meurent comme des mouches.

— Oui, répondit Haley, ils ont de la peine à s'acclimater, et il en meurt ;ism-/. pour faire aller le commerce.

— C'est bien dommage , reprit le maréchal, d'envoyer un brave homme comme celui-ci périr dans une sucrerie.

— Il a des chances en sa laveur, .l'ai promis de le bien traiter. Je le placerai comme domestique dans quelque bonne famille, et, s'il

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