‹ La case du Père TomChapitre 48 sur 200 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Depuis l'arrivée de cet inconnu, le manufacturier Wilson l'avait contemplé avec une avide curiosité. Il croyait le reconnaître, mais il lui était impossible de se rappeler où ilTavait vu. Il fixait les yeux sur lui, mais il les baissait brusquement toutes les fois qu'il rencontrait ceux de l'étranger, qui paraissait être exempt de toute préoccupation.

Après avoir observé le nouveau venu dans toutes ses allures, le manufacturier, saisi d'une idée subite, s'avança vers lui d'un air d'inquiétude et de stupéfaction.

— Vous êtes monsieur Wilson, dit l'inconnu d'un ton familier en tendant la main. Je vous demande pardon , je ne vous avais pas remis tout d'abord. Je vois que vous vous souvenez de moi, Henri Butler, d'Oaklands, comté de Sheiby.

— Oui, oui, monsieur, dit Wilson comme un homme qui parle en rêve.

Au moment même un nègre vint annoncer que la chambre était prête.

— Jim, ayez soin des bagages, dit négligemment Butler : puis, s'ad ressaut à Wilr.on, il ajouta : Je désirerais vous entretenir un instant dans ma chambre sur des affaires importantes.

Wilson le suivit machinalement; et ils montèrent dans une vaste chambre, où pétillait un feu récemment allumé , et que des serviteurs achevaient de ranger. Quand tout fut terminé , le prétendu Butler ferma résolument la porte, mit la clef dans sa poche , et croisant les bras sur sa poitrine, il regarda en face le manufacturier.

— Georges ! s'écria M. Wilson.

— Oui, Georges, répondit le jeune homme.

— Je ne l'aurais jamais cru !

— Je suis assez bien déguisé, ce me semble, reprit le jeune homme en souriant. Avec une décoction de noix vertes, j'ai donné à mon teint jaune la couleur de celui d'un Espagnol; j'ai noirci mes cheveux; et, comme vous voyez, je ne ressemble pas à l'esclave que désigne l'affiche.

— O Georges ! vous jouez là un jeu bien dangereux, que je ne vous aurais pas conseillé.

— J'en assume la responsabilité, dit Georges avec un fier sourire. Nous remarquerons en passant que Georges était de race blanche

par son père. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté personnelle condamne à servir les passions du maître, et à donner Je jour à des enfants qui ne connaîtront jamais leur père. Il tenait d'une des plus orgueilleuses familles du Kentucky de beaux traits européens, une âme élevée, un caractère indomptable. Il avait de sa mère un teint légèrement jaunâtre, amplement racheté par de magnifiques yeux noirs. En modifiant la nuance de sa peau et la couleur de ses cheveux, il s'était métamorphosé en Espagnol. La grâce de ses mouvements, l'aménité de ses manières, qui lui étaient parfaitement naturelles, l'avaient aidé à remplir avec succès la partie scabreuse de son rôle, celle de gentleman voyageant avec son domestique.

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M. Wilson avait un cœur d'or; mais il s'alarmait facilement, et sa prudence allait à l'excès. Bouleversé par l'apparition inattendue de son ancien employé, il parcourait la chambre à grands pas, partagé entre le désir d'obliger Georges et la velléité de faire observer les lois et de maintenir l'ordre public. En se promenant de long en large, il s'exprima en ces termes :

— Eh bien ! Georges, je suppose que vous vous êtes évadé, que vous avez quitté votre maître légitime. Je ne m'en étonne nullement; mais en même temps j'en suis fâché... car, décidément, je dois vous le dire... j'en suis excessivement fâché.

— De quoi êtes-vous fâché, monsieur? dit Georges avec calme.

— Mais... de vous voir vous mettre en opposition avec les lois de votre pays.

— Mon pays ! dit Georges avec amertume : je n'ai d'autre pays que la tombe, et je voudrais y être déjà.

— Ah ! Georges, ce langage est inconvenant, contraire à l'Ecriture sainte. Votre maître s'est très-mal conduit; je ne chercherai pas à le défendre; mais vous savez que l'Ange a commandé à Agar de retourner auprès de sa maîtresse, et que l'apôtre a renvoyé Onésime à son maître.

— IVc me citez pas la Bible mal à propos, monsieur Wilson, dit Georges avec impatience ; je suis aussi chrétien que vous, mais je ne suis guère d'humeur à entendre en ce moment des sermons tirés de la Bible. J'en appelle à Dieu tout-puissant, je suis prêt à plaider ma cause devant lui, et à lui demander si j'ai tort de vouloir la liberté!

— Ces sentiments sont naturels, reprit M. Wilson en se mouchant; mais il est de mon devoir de ne pas les encourager en vous. Oui, mon enfant, je suis lâché de votre situation, elle est mauvaise, trèsmauvaise. L'Apôtre dit : « Nous devons rester dans la condition à laquelle nous sommée appelés. » 11 faut nous soumettre aux indications de la Providence; est-ce que vous ne le savez pas?

Georges restait la tête penchée en arrière, les bras serrés contre sa poitrine, et un sourire ironique effleurait ses lèvres.

— Monsieur AN ilsou, dit-il, si les Indiens vous faisaient prisonnier, s'ils vous séparaient de votre; femme et de vos enfants, s'ils voulaient vous garder toute votre vie à cultiver la terre, croiriez4» vous devoir rester dans la condition a laquelle vous seriez appelé? il nie semble plutôt que le premier cheval qui vous tomberait sous la main serait regardé par vous comme une indication de la Providence.

I.e vieillard lut frappé de ce raisonnement; mais quoiqu'il ne fût pas grand raisonneur, il se distinguait de bon nombre de logiciens en er qu'il avait le bon esprit de ne rien dire quand il n'y avait rien ii dire, il se contenta de promener la main sur son parapluie, dont il rnb.ittit les plis avee 30În.

— \ ous savez, reprit-il en même temps, que j'ai toujours été votre

ami, et que je n'ai jamais eu en vue que votre bien. Or il me semble que n ous courez un danger terrible , auquel vous n'échapperez pas.

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