CHAPITRE XI
accablera de mauvais traitements; on vous tuera plus d'à moitié, et on finira par vous vendre en aval du Mississipi.
— Monsieur Wilson, je sais à quoi je m'expose, mais j'ai pris mes précautions.
Et entr'ouvrant son pardessus, Georges laissa voir un coutelas et une paire de pistolets.
— Voilà de quoi recevoir mes agresseurs, ajouta-t-il ; je n'irai jamais dans les Etats du Sud. Si l'on voulait m'y contraindre, je saurais m'assure? six pieds de terre libre, que je posséderais dans le Kentucky pour la première et la dernière fois.
— En vérité, Georges, l'état de votre esprit m'effraye, m'inquiète, me désespère! vouloir violer les lois de votre pays!
— Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez une patrie, mais en ai-je, moi, dont la mère était esclave? Quelles lois y a-t-il pour nous? nous ne les faisons pas; nous ne les ratifions pas, nous n'avons rien à démêler avec elles. Elles ne servent qu'à nous écraser, qu'à nous maintenir sous le joug. N'ai-je pas entendu les discours que vous prononciez le 4 juillet , jour anniversaire de la proclamation de votre indépendance? Ne dites-vous pas tous les ans à la même époque que les gouvernements tiennent leur autorité du consentement des gouvernés? De telles paroles ne donnent elles pas lieu de réfléchir et de comparer?
L'esprit de M. Wilson était un de ceux pour image desquels on pourrait prendre une balle de coton, douce, moelleuse, embrouillée et sans consistance. Il plaignait Georges de tout son cœur; il avait une idée vague et nébuleuse des émotions qui devaient animer l'esclave révolté; mais, par un sentiment de devoir, il persistait à vouloir le ramener dans le droit chemin.
— Georges , dit-il en mordant convulsivement la poignée de son parapluie, vous ne devriez pas nourrir de ces pensées; elles ne peuvent qu'être nuisibles aux gens de votre condition.
Georges vint s'asseoir résolument en face de lui. — Regardez-moi, monsieur Wilson, s'écria-t-il; ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez ma figure, voyez mes mains, voyez mon corps! — Et il se releva avec fierté. — Ne suis-je pas un homme comme un autre? Eh bien, mon père, un de vos planteurs du Kentucky, n'a pas daigné, avant de mourir, prendre des mesures pour m'empêcher d'être vendu avec ses chevaux et ses chiens. J'ai vu ma mère mise aux enchères avec ses sept enfants; ils ont élé vendus devant elle, un à un , à différents maîtres. J'étais le dernier; elle s'agenouilla devant l'acquéreur, en le suppliant de l'acheter avec moi, afin qu'il lui restât au moins un enfant; et il la repoussa d'un coup de botte. J'étais présent ; il me fit attacher au cou de son cheval, et tandis qu'on m'emportait, les gémissements de ma mère retentirent à mes oreilles pour la dernière fois,
— Eli bien, après?
— Mon maître s'arrangea avec un des acquéreurs pour acheter ma sœur aînée. C'était une bonne fille, pieuse, appartenant à la secte
80 LE PERI- TGM.
des anabaptistes, et aussi belle que ma pauvre mère. Elle était bien élevée, elle avait de bonnes manières. D'abord je fus bien aise qu'on l'eût achetée, j'avais une amie auprès de moi; mais bientôt j'en fus désolé. Je la vis fouetter, et il me sembla que chaque coup retombait à nu sur mon cœur, et je ne pouvais rien pour la secourir. Elle fut fouettée, monsieur, pour avoir voulu se conduire honorablement, ce que vos lois ne permettent pas aux femmes esclaves. Enfin elle fit partie de la troupe d'un marchand de chair humaine; on l'envoya à la Nouvelle-Orléans pour la punir de sa vertu, et je n'en ai plus entendu parler. Je grandis, longuement, péniblement, sans père, sans mère, sans sœur, sans personne qui s'intéressât à moi, toujours grondé, battu, privé de tout. Parfois, j'avais si faim, que j'aurais volontiers dévoré les os qu'on jetait aux chiens. Pourtant, lorsque j'étais enfant et que je passais des nuits blanches à me lamenter, ce n'était pas la faim, ce n'était pas le fouet qui me faisait pleurer; non, monsieur; c'était de n'avoir ni mère ni sœur; c'était de n'avoir aucun ami pour m'aimer sur la terre. Je n'en avais jamais connu le bonheur, je n'avais jamais obtenu une seule parole bienveillante avant l'heure où je vins travailler dans votre fabrique. Je fus bien traité par vous, monsieur Wilson ; grâce à vous j'appris à lire, à écrire ; j'eus la noble ambition de me bien conduire et de devenir quelque chose; et Dieu sait combien je vous en suis reconnaissant. Ce fut chez vous que je trouvai ma femme; vous l'avez vue; vous savez qu'elle est belle. Quand je sus qu'elle m'aimait, quand je l'épousai, je croyais à peine à mon existence, tant j'étais heureux. Elle est aussi bonne que belle! Mais à quoi ont servi ses qualités? Mon maître est venu; il m'a arraché à mes travaux, à mes amis, à tout ce que j'aimais; il m'a rejeté dans là poussière. J'oubliais ce que j'étais, disait-il; il voulait m'apprendre que je n'étais qu'un nègre. Il se mit entre ma femme et moi, et prétendit que je devais la quitter pour en épouser une autre!... Et toutes ces infamies, vos lois lui donnent le droit de les commettre, malgré l'honneur, malgré Dieu! Oui, songez-y, monsieur Wilson ; il n'y en a pas une seule qui ne soit autorisée par vos lois; il peut briser le cœur des mères, i\c<, sœurs, des femmes, des époux, et il n'est permis à personne de lui dire non! El vous soutenez que ce sont les lois de mon pays!,.. Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père; mais je vais me créer une patrie. Quant à la vôtre, tout ce que je demandé, c'est de pouvoir en sortir. Lorsque je serai au Canada, où les lois me protégeront comme citoyen, ce sera ma patrie, ci j'obéirai à ses lois. Mais si quelqu'un lente de m'arreter, qu'il prenne garde à Lui, carie suis déterminé! Je combattrai pour ma liberté jusqu'à mon dernier $OUpil*. Nous dites que VOS pères ont pris les armes pour être libres; c'était leur droit , c'est aussi le mien!
Georges entremêla ce discours de larmes, de gestes animés, tantôt s'asseyanl devant Wilson, tantôt marchanl à pas précipités. Le vieillaid auquel il s'adressail ne put se défendre d'attendrissement, et il porta son (;;.. ml foulard jaune à ses ycu.\ humides.
— Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-iJ brusquement.