CHAPITRE PREMIER
mêlé de réserve et de simplicité, prouvait qu'il était en f»*»çur auprès de son maître, et qu'il avait l'habitude d'en être un peu gf lé.
— Holà, Henri! ramassez cela, dit M. Shelby en lui jetant une grappe de raisin.
L'enfant bondit de toute sa force pour saisir sa proie , et son maître se mit à rire.
— Venez ici , Henri , lui dit-il.
L'enfant s'approcha; M. Shelby passa les mains sur sa tête bouclée, et lui donna de légères tapes sur le menton.
— Maintenant, reprit-il, montrez à ce gentleman que vous savez danser et chanter.
L'enfant entonna d'une voix pure et sonore une de ces chansons grotesques et sauvages qui ont cours parmi les nègres ; il remuait en même temps les mains, les pieds et tout le corps de la manière la plus divertissante et en observant parfaitement la mesure.
— Bravo! s'écria Haley en lui jetant un quartier d'orange.
— A présent, reprit M. Shelby, marchez comme le vieux père Cudjoe quand il a ses rhumatismes.
Aussitôt les membres flexibles de l'enfant se contournèrent ; son dos se voûta , sa figure enjouée grimaça , et , appuyé sur la canne de son maître , il fit quelques pas en trébuchant comme un vieillard.
Les deux gentlemen rirent aux éclats.
— Maintenant, Henri, montrez-nous comment le vieux Robbins conduit le chant à l'église.
L'enfant allongea la face , et entonna un psaume sur un ton nasillard qu'il soutint avec une imperturbable gravité.
— Hurrah! bravo! Quel charmant garçon! s'écria Haley j il ira loin , je vous le garantis.
Puis , frappant longuement sur l'épaule de Shelby, il ajouta :
— Il me vient une idée. Donnez-moi encore ce petit drôle, et je termine l'affaire ; on pourra dire alors qu'elle est équitablement réglée.
En ce moment la porte fut doucement entr'ouverte , et une jeune quarteronne d'environ vingt-cinq ans entra dans la salle.
Il n'était pas nécessaire de la regarder longtemps pour s'assurer qu'elle était la mère d'Henri : ils avaient les mêmes yeux noirs et garnis de longs cils, les mêmes boucles de cheveux noirs et soyeux. Ses joues brunes se colorèrent d'un léger incarnat, qui augmenta lorsqu'elle s'aperçut que l'étranger la contemplait avec une audacieuse et franche admiration : elle portait une robe qui lui allait à merveille ; les contours irréprochables de ses formes, ses mains délicates, ses pieds mignons ne pouvaient échapper à l'attention du marchand, accoutumé à juger du premier coup d'œil les qualités d'un article féminin.
— Que voulez-vous, Elisa? dit Shelby à la quarteronne, qui le regardait avec hésitation.
— Je cherchais Henri, monsieur.
L'enfant s'élança vers elle , et lui montra son butin , qu'il avait placé dans un pan de sa robe.
— Emmenez-le donc , répondit Shelby.
Elisa se retira précipitamment en emportant l'enfant dans ses bras.
— Par Jupiter ! s'écria le marchand d'esclaves avec enthousiasme, voilà un magnifique sujet ! Quand vous voudrez , vous ferez votre fortune avec cette femme à la Nouvelle-Orléans. J'ai vu donner des milliers de dollars pour des filles qui n'étaient pas aussi belles de moitié.
— Je n'ai pas l'intention de faire ma fortune avec elle, dit sèchement Shelby; et, pour détourner la conversation, il déboucha une nouvelle bouteille et demanda à son compagnon comment il trouvait le vin.
— Délicieux! dit le marchand d'esclaves; mais, allons! combien voulez-vous de cette femme?
— Elle n'est pas à vendre, monsieur Haley; ma femme ne la céderait pas pour son pesant d'or.
— Ah ! les femmes parlent toujours ainsi , parce qu'elles sont étrangères à toute espèce de calcul. Si on leur démontrait ce qu'on peut acheter de bijoux , de plumes et de montres avec le poids d'une esclave en or, elles changeraient bien vite d'avis.
— Je vous le répète, Haley, il n'y faut point songer; je dis non, et c'est mon dernier mot.
— En ce cas, laissez-moi l'enfant, dit le marchand d'esclaves.
— Que voulez-vous en faire?
— J'ai un ami qui tient ce genre d'articles, et qui élève de beaux enfants pour les vendre. Ce sont des articles de pure fantaisie, que recherchent des riches capables de bien payer. Ces garçons-là conviennent pour ouvrir les portes, servir à table, monter derrière les voitures. Ils sont très-recherchés, et ce petit diable qui chante et qui danse serait un article d'excellente défaite.
— J'aimerais mieux ne pas le vendre , dit M. Shelby d'un air pensif. Le fait est que je suis un homme humain, et qu'il me répugnerait d'enlever un fils à sa mère.
— En vérité! Oh! je comprends parfaitement; les femmes vous font passer souvent des quarts d'heure désagréables par leurs criai I— leries, leurs larmes, leurs lamentations; mais je m'arrange, en général, pour les éviter. Vous n'auriez qu'à envoyer la mère à la campagne pendant quelques jours; à son retour, tout serait fini. Votre femme lui donnerait des pendants d'oreilles ou une robe neuve, ce qui la consolerait complètement.
— J'ai peur que non.
— Vous verrez, vous verrez; ces créatures-là ne sont pas comme les blancs, vous savez; on leur remonte le moral en les menant bien. On prétend que le commerce des noirs endurcit le cœur; je ne m'en suis jamais aperçu; seulement il y a des gens qui ne savent pas s'y prendre. J'en ai vil , pour vendre un enfant , l'arracher des bras de sa mère, qui jetait les hauts cris et se débattait comme nue folle. C'est nue détestable méthode; elle aftte la marchandise, et parfois même la met non de service. J'ai vu, à la Nouvelle-Orléans, une