‹ La case du Père TomChapitre 7 sur 200 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fille vraiment belle entièrement avariée de la sorte. L'homme qui l'achetait n'avait pas besoin de son bambin ; elle le serrait contre son sein, elle résistait, elle sanglotait : on le lui ôta, on l'enferma, et elle devint folle. Monsieur, ce fut une perte nette de mille dollars causée par un défaut de conduite : il vaut toujours mieux agir avec humanité, monsieur; croyez-en mon expérience.

Là-dessus le marchand d'esclaves se renversa sur sa chaise, et croisa les bras d'un air de vertueuse résolution. On aurait dit qu'il se regardait comme un second Wilberforce. La thèse qu'il soutenait paraissait l'intéresser vivement, car, tandis que son compagnon rêvait en pelant une orange, il ajouta de nouvelles considérations, comme s'il eût été entraîné par la force de la vérité.

— Il n'est pas convenable de faire son propre éloge; mais tout le monde reconnaît que j'ai les troupeaux de nègres les mieux conditionnés, les plus gras , les plus vigoureux, et que j'en perds moins que mes confrères. Cela tient à mon système , dont la base est l'humanité.

Shelby ne savait que dire ; aussi dit-il : — Vraiment!

— On s'est moqué de mes idées, monsieur; on ne les partage pas généralement; mais j'y reste fidèle, monsieur; et grâce à elles, je réalise des bénéfices : on peut dire que je suis payé pour les avoir.

La manière dont le marchand d'esclaves comprenait l'humanité avait quelque chose de si original que Shelby ne put s'empêcher de rire. Ce petit mouvement d'hilarité encouragea l'orateur.

— Il est étrange , reprit-il , que je n'aie pu faire entendre raison à bien des gens : mon ancien associé , Tom Loker , homme capable pourtant, était un diable avec les nègres! Il avait le meilleur cœur du monde , mais il battait les noirs : c'était son système. Je lui disais souvent : Mon cher Tom , lorsque vos filles sont tristes , qu'elles se mettent à pleurer, pourquoi les frapper sur la tête et leur donner des coups de poing? c'est ridicule. Il n'y a pas de mal à pleurer; la nature le veut, et il faut lui céder de manière ou d'autre. Et puis vous gâtez vos négresses; elles s'affectent, elles enlaidissent, et c'est le diable pour les rétablir. Tâchez au contraire de les amadouer, de les prendre par la douceur. Voilà ce que je lui disais , mais il ne m'a pas écouté, et il m'a détérioré tant de femmes que, bien que ce fût un excellent homme et un bon vendeur, j'ai été obligé de le planter là.

— Et vous croyez que votre système est préférable à celui de Tom ? demanda Shelby.

— Je vous le certifie, monsieur. Toutes les fois que ça m'est possible, j'évite les désagréfcnents. Si je veux vendre un enfant, j'éloigne la mère : hors de vue, hors de souvenir; et quand le mal est irrémédiable, il faut bien qu'elle l'accepte. Ce n'est pas comme s'il s'agissait de blancs, qui sont élevés dans l'idée de conserver leurs enfants et leurs femmes : les nègres ne peuvent compter là- dessus, quand ils sont bien dressés.

— Je crains que les miens ne soient pas convenablement dressés, dit M. Shelby.

— Ce serait possible; vous autres habitants du Kentucky, vous gâtez les nègres. Vous avez de bonnes intentions à leur égard, mais votre bienveillance leur est funeste. Un noir, voyez-vous, est fait pour passer de main en main, pour être vendu à Thomas, à Richard, à n'importe qui; il n'est pas charitable de leur inspirer des désirs qu'ils ne sauraient satisfaire, et qui les détournent de leur vocation. Pour moi, je crois que je les traite comme on doit les traiter.

— Il est bon d'être content de soi , dit M. Shelby en haussant légèrement les épaules.

— Eh bien! reprit Haley après un moment de silence, quel est votre dernier mot?

— J'y réfléchirai, et j'en parlerai à ma femme; mais si vous voulez mener vos affaires avec la tranquillité que vous désirez, gardez-vous bien de les divulguer. Sans cela, tous mes enfants seraient en émoi, et nous aurions de la peine à les calmer.

— Il suffit, motus! dit Haley en mettant son pardessus; mais je suis pressé, et j'aurais besoin de savoir votre réponse le plus tôt possible.

— Eh bien! revenez ce soir entre six et sept, et je vous ferai part de ma résolution.

Le marchand d'esclaves disparut après avoir salué son hôte; et quand la porte fut refermée, Shelby se dit à lui-même :

— L'impudence de cet homme m'irritait au point que j'ai été tenté de le jeter du haut en bas de l'escalier; mais je suis forcé de le ménager. Si quelqu'un m'avait dit que je vendrais un jour le père Tom, j'aurais soutenu qu'on me calomniait; et pourtant il faudra en passer par là! Ma femme s'y opposera : elle ne voudra pas surtout qu'on vende le fils d'Elisa; mais, hélas! ce marchand d'esclaves est mon créancier, et il profite de ses avantages. Voilà ce que c'est que d'avoir des dettes!

C'est peut-être dans l'Etat de Kentucky que l'esclavage se montre sous sa forme la plus douce. L'agriculture y prédomine. On n'y voit point revenir périodiquement ces époques d'activité industrielle qui nécessitent de si rudes labeurs, dans les contrées plus méridionales. Les maîtres se contentent d'un revenu régulier, et n'ont pas de ces tentations inhumaines qui triomphent loujours de notre fragile nature lorsque la perspective d'un gain rapide n'a d'autre contre-poids que l'intérêt des malheureux.

Si l'on parcourt le Kentucky, en voyant l'indulgence de certains maîtres et l'attachement dévoué de certains esclaves, on peut croire un moment à la poétique utopie d'une institution patriarcale; mais il est une ombre à ce tableau, l'ombre de la loi. Cette loi regarde une foule d'êtres humains dont les cœurs palpitent, et dont les affections son! vivantes, comme autant de choses appartenant à un maître. Ce maître peut être bienveillant ; mais s'il se ruine, s'il vient à mourir, ses escla\es sonl e\posés à échanger d'un jour à L'autre une vie

pai iblc contre une existence de misère. La meilleure administration

possible de L'esclavage no saurait donc en détruire les inconvénients.

M. Shelby était en somme un brave homme, disposé à rendre heu-

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