‹ La case du Père TomChapitre 63 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

des levées massives de vingt pieds de hauteur. Le voyageur, du ponl du bateau à vapeur, comme de la plate-forme d'une tour flottante, domine toute la contrée à plusieurs milles à la ronde. Tom, en voyant se succéder les plantations, avait donc sous les yeux comme une carte de l'existence qui l'attendait. Il voyait de loin les esclaves au travail; il remarquait sur plus d'une plantation leurs cases rangées en longues files, et séparées des maisons imposantes et des parcs du propriétaire. Pendant que ce panorama mouvant se déroulait devant lui, il revenait en imagination à la ferme du Kentucky, au feuillage épais des vieux hêtres, aux appartements vastes et frais de la maison du maître, à sa cabane ombragée de multiflores et de bignonias. Il lui semblait revoir les camarades qui avaient grandi avec lui depuis l'enfance; son active compagne occupée à préparer le souper; ses aînés entremêlant leurs jeux d'éclats de rire; son dernier enfant babillant sur ses genoux. Puis cette vision s'évanouissait; il n'avait devant lui que des cannes et des cyprès; il entendait les grincements de la machine; tous ses sens lui rappelaient trop clairement que la première phase de sa vie était à jamais terminée.

En pareil cas, on écrit à sa femme ; on donne de ses nouvelles à ses enfants; maisTom ne savait pas écrire. La poste n'existait point pour lui; il ne pouvait rien faire parvenir à sa famille; il n'y avait point de pont jeté sur l'abîme qui l'en séparait. Faut-il s'étonner des larmes qui tombèrent parfois sur les pages de sa Bible, qu'il parcourait en suivant les lettres d'un doigt patient? Ayant appris tard, Tom lisait difficilement, et passait avec lenteur d'un verset à l'autre. Heureusement pour lui, le livre qu'il déchiffrait était de ceux qui ne perdent rien à être épelés, et dont les paroles, comme des lingots d'or, ont souvent besoin d'être pesées séparément, afin que l'esprit puisse en juger l'inestimable valeur. Suivons-le un moment, pendant qu'il désigne les mots avec l'index, et les prononce à demi voix :

— Que... votre... cœur... ne soit pas... troublé... Dans... la maison... de mon... père... sont... diverses... demeures... Je... vais... préparer... une place... pour... vous.

Les hommes instruits, quand ils lisent l'Ancien et le Nouveau Testament, sont arrêtés par des doutes nombreux. Ils se demandent si le texte n'a pas été altéré, si la traduction est exacte, si certains faits ne peuvent pas être contredits, si certains passages ne sont pas apocryphes; mais pour notre pauvre Tom, la Bible était tout entière si authentique et si divine, que la pensée d'une négation n'était jamais entrée dans son cerveau. Il fallait que les promesses de l'Evangile fussent vraies, car si elles ne l'avaient pas été, comment aurait-il pu vivre ?

La Bible de Tom n'avait point d'annotations marginales dues à de savants commentateurs; cependant elle était enrichie de remarques et d'accolades de l'invention du pauvre lecteur. Le jeune Georges et lui avaient fait à la plume des traits à côté des passages qui avaient spécialement charmé son oreille ou son cœur. Grâce à cette précaution, il trouvait immédiatement, sans prendre la peine d'épeler les

lignes intermédiaires, tous ses versets favoris qui réveillaient en lui des souvenirs du foyer domestique. Il lui semblait que sa Bible ôtait tout ce qui lui restait de sa vie passée, tout ce qui pouvait lui promettre un meilleur avenir.

Parmi les passagers était un jeune homme d'une famille riche et distinguée, nommé Saint-Clare, et demeurant à la Nouvelle-Orléans. Il avait avec lai une fille, Agée d'environ six ans, et une de ses parentes à laquelle elle était confiée.

Tom avait souvent remarqué cette petite fille; c'était une de ces créatures vives, célestes, infatigables, qu'il est aussi impossible de contenir qu'un rayon de lumière en un souffle de la brise. C'était un type complet de beauté enfantine. Elle avait la grâce aérienne que l'on prête aux créations mythologiques. Sa figure était moins remarquable par la régularité de ses traits que par une singulière expression de rêverie qui frappait les hommes d'imagination, et impressionnait même à leur insu les hommes matériels. La forme de sa tête, les contours de son cou et de son buste, avaient une noblesse toute particulière; ses longs cheveux dorés flottaient comme un nuage autour de ses tempes; ses yeux d'un bleu violet, ombragés par de longs cils, avaient une étrange gravité. Tout la distinguait des autres enfants et attirait les regards sur elle. Ce n'était pas toutefois une fille triste et sérieuse; au contraire, l'enjouement de l'innocence voltigeait sur son visage, comme l'ombre tremblante d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; sa bouche de rose était toujours effleurée d'un sourire; elle chantonnait en marchant, comme dans un heureux songe. Son père et sa gouvernante étaient sans cesse occupés à la suivre; mais à peine l'avaient-ils saisie qu'elle leur échappait. Elle parcourait à son gré tout le bateau sans qu'on cherchât à l'arrêter par un mot de reproche ou de mauvaise humeur. Toujours vêtue de blanc, elle traversait comme une ombre les diverses parties du bâtiment sans en rapporter jamais une seule tache. Il n'y avait pas un coin du second ou du premier pont qu'elle n'eût examiné avec ses yeux bleus, qu'elle n'eùl charmé de son apparition féerique. Quand le ebauffeur essuyait la sueur de son front, il la voyait parfois devant lui, étonnée des dangers auxquels il s'exposait, et des profondeurs de l'ardente fournaise où il jetait le combustible. Le timonier souriait à reniant qui passait un moment la tête à la fenêtre de sa cabine. A ingt fois par jour de rudes voix L'avertissaient; des figures basanées et sévères s'égayaient à son approche; et lorsqu'elle s'aventurait sans crainte sur un passage dangereux, des mains calleuses et noircies se tendaient pour la protéger et lui aplanir la roule.

Tom axait le caractère impressionnable de sa race, qu'attirent instinctivemenl l'innocence cl la naïveté. Il contemplait cette petite fille avec un intérêt toujours croissant; il la trouvait presque céleste, et toutes le-, fois qu'il apercevait celle tête blonde derrière une balle de coton, ces ycii\ éclatants qu'elle fixait sur lui par-dessus un monceau de paquets, il lui semblait voir un des anges que mentionnait l'Evaneile.

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