‹ La case du Père TomChapitre 64 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Souvent la fille de Saint-Gare se promenait tristement autour de la place où gisaient les esclaves mâles et femelles d'Haley. Elle se glissait au milieu d'eux, les passait tristement en revue, soulevait leurs chaînes avec ses mains délicates, et s'en éloignait en soupirant. Souvent encore elle paraissait subitement dans la cale, les mains pleines de noix, d'oranges, de sucre candi, qu'elle distribuait avec empressement à ces malheureux.

Tom observa longtemps la petite fille avant de tâcher de lier connaissance avec elle. Il avait une multitude de moyens pour attirer les enfants, et il résolut de les mettre en usage. Il savait faire des paniers avec des noyaux de cerise , des figures grotesques avec des noix d'Amérique, des sifflets avec des roseaux. Ses poches étaient remplies d'objets de ce genre qu'il avait jadis confectionnés pour les offrir aux enfants de M. Shelby; il les exhiba un à un, avec une louable économie , comme préliminaires d'amitié.

La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de fixer son imagination mobile. Pendant quelques instants, elle se perchait comme un oiseau sur le haut d'un coffre, tandis que Tom donnait la dernière façon aux produits de son industrie, et elle les acceptait timidement. Tous deux finirent pourtant par se parler.

— Comment s'appelle la petite demoiselle ? demanda Tom quand il se crut assez avant dans les bonnes grâces de l'enfant pour se permettre une question.

— Evangéline Saint-Clare; mais papa et tout le monde m'appellent Eva. Et vous, comment vous nommez-vous ?

— Tom: mais les petits enfants ont l'habitude de m'appeler le père Tom.

— En ce cas, je veux vous appeler le père Tom, parce que, voyezvous, je vous aime. Ainsi donc, père Tom, où allez-vous?

— Je ne sais , miss Eva.

— Vous ne savez ?

— Non; je suis destiné à être vendu à quelqu'un; j'ignore à qui.

— Papa peut vous acheter, dit Eva précipitamment, et s'il vous achète, vous ne serez pas malheureux. Mon intention est de le lui demander aujourd'hui même.

— Merci, ma petite demoiselle.

Le steamer s'était arrêté pour faire du bois, et Eva, entendant la voix de son père, s'esquiva avec agilité. Tom alla à l'avant pour offrir ses services, et se mêla aux gens de l'équipage.

Eva et son père étaient ensemble près des lisses de plat -bord , pour voir le bateau quitter le débarcadère. La roue avait fait quelques tours, quand, par un mouvement subit, l'enfant perdit l'équilibre et tomba à l'eau. Son père , sans savoir ce qu'il faisait, allait s'y précipiter après elle, quand il fut retenu par un passager qui s'aperçut qu'elle pouvait compter sur un secours plus efficace.

Tom, en ce moment occupé sur le premier pont , vit Eva disparaîlre, et plongea aussitôt. 11 avait la poitrine large et les bras forls; il se soutint sur l'eau jusqu'à ce que l'enfant fut remontée à la sur-

face, la saisit dans ses bras, et la remit entre les mains qui s'apprêtaient à la recevoir. On la transporta sans connaissance dans la cabine des dames, où, comme il est d'usage en pareil cas, des femmes rivalisant de zèle , employèrent, avec les meilleures intentions du monde, tous les moyens possibles pour retarder le rétablissement de la malade.

Le lendemain, le bateau était en vue de la Nouvelle-Orléans. Un mouvement général s'opérait à bord. Dans la cabine, les voyageurs rassemblaient leurs effets, et faisaient leur toilette. Le maître d'hôtel et la femme de chambre nettoyaient, fourbissaient et rangeaient dans le magnifique bateau, afin de lui préparer une entrée triomphale.

Sur le premier pont, notre ami Tom. , les bras croisés, regardait avec inquiétude un groupe placé en face de lui. Là se trouvait Evangéline , plus pâle que la veille , mais ne se ressentant en rien de son accident. Son père se tint auprès d'elle, appuyé sur une balle de coton, et tenant un portefeuille ouvert. Il avait des manières élégantes et gracieuses. Ses traits, ses yeux bleus, ses cheveux châtains aux reflets dorés, ressemblaient à ceux de sa fille; mais l'expression de sa physionomie était toute différente. Il y régnait un air de fierté de sarcasme , de supériorité qui n'avait rien de hautain ni de désagréable. Ses yeux, exactement pareils de forme et de couleur à ceux d'Eva, brillaient d'un feu tout terrestre ; la rêverie vaporeuse en était absente. Il écoutait négligemment, un peu dédaigneusement peut-être, le marchand d'esclaves flaley, qui énumérait avee volubilité les qualités rares de l'article dont il voulait se débarrasser.

— En somme , dit Saint-Clarc, c'est un recueil complet de toutes les caries chrétiennes, relié en maroquin noir. Eh bien! mon brave, combien Je vendez-vous? voyons; ne me surfaites pas trop.

— Ma foi, ditHaley , si j'en demandais treize cents dollars, je rentrerais à peine dans mes déboursés.

— Pauvre homme! dit Saint -Clare en le regardant d'un air moqueur; et pourtant vous me le laisseriez à ce prix, uniquement par égard pour moi.

— Oui , monsieur; votre demoiselle pourrait en raffoler, ce qui est bien naturel.

— Je n'en disconviens pas, mon ami; elle implore votre bienveillance. Maintenant, par charité chrétienne, quel rabais feriez -vous sur CC nègre, Ml faveur d'une demoiselle qui en raffole?

— Examinez-le bien, reprit le marchand : voyez ces membres, ce coffre, cette force de cheval, cette tête développée. Les fronts hauts dénotent toujours des nègres calculateurs, capables de tout. Un noir de eeite carrure vaut toujours très-cher, quand même ce serait un idiot; mais s'il a l'esprit de calcul et d'autres talents, le prix augmente en proportion. Or, je puis le prouver, cet homme est doué d'une intelligence supérieure ; il a administré les domaines de son maîtres; il a des capacités extraordinaires pour les affaires.

— Tant pis , tant pis, répliqua ironiquement Saint -Clare : il en sait trop, et ne réussira jamais dans le monde. Ces gaillards habiles

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