‹ La case du Père TomChapitre 67 sur 200 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

vait être une maîtresse assez tyrannique dans un ménage. Marie n'avait jamais été susceptible d'une vive affection. Le peu de sensibilité qu'elle eût avait été absorbé par un égoïsme d'autant plus grand que, incapable d'apprécier la valeur d' autrui, elle ne voyait qu'elle, ne connaissait qu'elle. Elle avait toujours été entourée de domestiques qui ne songeaient qu'à satisfaire ses caprices, et l'idée qu'ils pouvaient avoir des sentiments ou des droits ne lui était jamais venue, même vaguement. Son père, dont elle était la fille unique, rie lui avait jamais rien refusé de ce qui était dans les limites de la puissance humaine. Quand elle était entrée dans le monde, belle, riche, accomplie, elle avait vu soupirer à ses pieds l'élite de l'autre sexe , et elle était convaincue qu'en obtenant sa main Augustin avait été le plus fortuné des mortels.

C'est une grande erreur que de supposer qu'une femme sans cœur se montrera de composition facile en matière d'affection. Elle exige l'amour en créancière impitoyable; moins elle est aimable , plus el.e veut être aimée. Elle est aussi jalouse qu'égoïste. Saint-Clare était galant auprès des dames ; il leur prodiguait par habitude des attentions délicates. Sa sultane s'en formalisa. Il y eut des pleurs, des bouderies, des orages, des accès de colère. Saint-Clare, qui avait un bon caractère , essaya de calmer sa femme par des flatteries ou par des présents ; et quand elle devint mère, il éprouva momentanément pour elle une sorte de tendresse.

La mère de Saint-Clare avait été remarquable par la pureté de son cœur et l'élévation de ses idées. Il espéra qu'elle revivrait dans sa petite-fille, à laquelle il donna le nom qu'elle avait porté. Le dévouement qu'il témoigna à la petite Evangéline excita le mécontentement de sa femme. Elle semblait croire que la tendresse accordée à l'enfant était ravie à la mère. Depuis la naissance de cette fille, sa santé déclina sensiblement : l'inaction constante de l'esprit et du corps, l'ennui, la mauvaise humeur, l'état valétudinaire qui suit H parturition transformèrent promptement la jeune belle en une femme jaune et fanée, assaillie d'une multitude de maladies imaginaires, cl disposée à se regarder comme la plus misérable des créatures humaines. Elle se plaignit de toutes sortes de maux, et surtout de la migraine, qui la prenait régulièrement au moins trois fois par semaine. Alors elle gardait la chambre, et tous les soins du ménage retombaient exclusivement à la charge des domestiques. La maison de Saint-Clare était mal tenue et peu agréable. Sa fille unique, excessivement délicate, pouvait être victime de l'incapacité d'une mère indifférente. Dans un voyage qu'il avait fait à Yermont, il avait emmené Evangéline , et il avait décidé sa cousine , miss Ophélia Saint- Clare, à revenir avec lui. 11 rentrait dans sa résidence du Sud quand nous l'avons présenté à nos lecteurs.

Maintenant que les dômes et les clochers de la Nouvelle-Orléans sont en vue, il est temps d'esquisser le portrait de miss Ophélia.

Quiconque a voyagé dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre doit avoir vu dans quelque frais village plus d'une grande ferme, précédée

d'une cour herbeuse , ombragée par l'épais feuillage de l'érable à sucre. Rien n'est perdu ni en désordre; il n'y a pas un piquet de travers dans les barrières, pas une parcelle de litière sur le gazon de la cour. Des buissons de lilas croissent sous les fenêtres. La maison se divise en vastes pièces, où tout est rigoureusement à sa place , où tous les soins du ménage s'accomplissent avec la ponctualité de la vieille horloge qui tinte dans un coin contre les murs de la salle, où se tient la famille, se dresse un corps de bibliothèque vitré, qui renferme l' Histoire ancienne de Rollin, le Paradis perdu de Milton, la Marche du pèlerin de Bunyan, l'abrégé de la Bible, et quelques autres livres également respectables. On ne voit point de domestiques errer dans la maison; la maîtresse du logis, coiffée d'un bonnet blanc, les lunettes sur le nez, coud dans l'après-midi au milieu de ses filles, comme si elles n'avaient pas autre chose à faire. Elles ont achevé leur ouvrage durant la première partie de la matinée, à une heure qu'elles ont eu déjà le temps d'oublier. Qu'on les visite n'importe a quel instant du jour, elles ont toujours fini. Le pieux carrelage de la cuisine semble n'avoir jamais été souillé d'une seule tache : les tables, les chaises, les ustensiles de cuisine semblent n'avoir jamais été dérangés; et pourtant on fait en ce lieu quatre repas par jour, on y lave la vaisselle, on y fourbit des casseroles, on y fabrique du beurre et du fromage; mais quand? comment? c'est un mystère.

C'était dans une ferme de ce genre que miss Ophélia avait vécu pendant quarante-cinq ans environ, lorsque son cousin l'invita à l'accompagner. Aînée d'une nombreuse famille, elle était encore regardée comme une enfant par ses parents, et la proposition de l'emmener à la Nouvelle-Orléans fut accueillie avec stupeur. Son vieux père à tête grise prit dans la bibliothèque un atlas, pour calculer exactement la longitude et la latitude d'une contrée aussi lointaine ; et afin de connaître les mœurs et les coutumes, il lut un recueil de voyages dans le Sud-Ouest. La bonne mère demanda avec inquiétude si Orléans n'étail pas une ville de perversité. Elle n'hésitait pas à la comparer <iii\ îles Sandwich, on à tout autre pays occupé par des païens.

Le ministre, le médecin, la marchande de modes, surent bientôt que miss Ophélia Saint- Clare pailail de partir avec son cousin pour l.i Nouvelle-Orléans, et tout le village ne manqua pas de suivre son exemple en parlant de ce projet. Le ministre, qui était partisan de l'abolition de L'esclavage, se demanda si La présence d'une habitante de l'Etal de Vermont parmi les colons du Sud ne les autoriserait pas a persister dans Leur déplorable système. I^e docteur, auquel l'esclavage «lait loin de déplaire , lui d'avis (pic miss Ophélia devait aller à Orléans, pour faire savoir au\ indigènes qu'en définitive l'Etat de Vermont ne les jugeait pas trop défavorablement. Il ajouta que les gens du Sud axaient besoin d'être encouragés. Quand on apprit que le voyage était décidé, les amis et voisins de miss Ophélia l'invitèrent i prendre !<■ thé pendant quinze jours consécutifs, cl l'interrogèrent à tour de rôle sur ses intentions. Miss Moscley, qui était venue

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