CHAPITRE XV
à la maison pour contribuer à la confection de divers ajustements, remarqua l'accroissement prodigieux de la garde-robe de miss Ophélia. On découvrit que Saint -Clare avait donné cinquante dollars à sa cousine pour acheter les vêtements qu'elle désirerait, et qu'il était déjà venu de Boston un chapeau avec deux robes de soie. Tant de faste était-il convenable ? Sur ce point l'opinion publique se partagea. Les uns prétendaient que les circonstances excusaient cet étalage , que c'était bon pour une fois. D'autres soutenaient qu'on aurait mieuxfait d'envoyer les cinquante dollars à la société des missions. On s'accordait à admirer une des robes de soie, qui se tenait toute seule , et un parasol envoyé de New-York. On citait aussi un mouchoir de poche orné de dentelle, on ajoutait même que les coins en étaient brodés ; mais ce dernier fait n'a jamais été constaté, et reste obscur encore aujourd'hui.
Miss Ophélia, telle que nous la voyons à bord du steamer, était vêtue d'un habit de voyage de toile brune. Elle était grande, carrée, anguleuse. Elle avait des traits maigres et pointus, des lèvres serrées, indiquant des résolutions bien arrêtées ; ses yeux noirs et perçants erraient sur tout ce qui l'environnait , avec une expression d'inquiétude perpétuelle, comme si elle eût cherché quelque chose à mettre en ordre. Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques. Elle ne causait pas volontiers, mais ses paroles allaient droit au but. C'était dans toutes ses habitudes un type d'ordre, de méthode, d'exactitude. Elle était réglée comme une pendule , inexorable comme une locomotive, et elle avait un souverain mépris pour tous les caractères contraires au sien. Le plus grand des péchés, à ses yeux, l'abomination des abominations, c'était la légèreté. Quand elle avait dit de quelqu'un qu'il était léger, inconséquent, il était perdu à ses yeux. Elle dédaignait quiconque ne marchait pas en droite ligne , sans se détourner, vers un but déterminé d'avance. Les gens qui ne faisaient rien, qui ne savaient pas exactement ce qu'ils allaient faire , ou qui ne prenaient pas le plus court chemin pour réaliser leurs desseins , étaient indignes de son estime. Elle ne daignait pas même leur témoigner verbalement sa mauvaise humeur ; mais elle était avec eux d'une froideur glaciale, d'une roideur de statue.
Sous le rapport intellectuel, miss Ophélia avait l'esprit actif, clair et vigoureux. Elle était instruite en histoire; elle connaissait à fond les anciens classiques anglais, et ses pensées avaient de la force dans les étroites limites qui les circonscrivaient. Ses opinions religieuses étaient nettement formulées, étiquetées et inventoriées avec minutie, disposées en paquets comme ses bagages. Elle en avait juste un certain nombre qui ne devait jamais être dépassé. Elle avait encore des idées faites sur la vie pratique, sur les diverses branches de l'économie domestique , sur les affaires politiques, restreintes à son village natal. Sa principale qualité était d'être consciencieuse ; c'était le principe dominant de son être, comme de celui de la plupart des femmes de la Nouvelle -Angleterre. C'était, dans sa conformation morale, ce qu'est dans notre globe la couche de granit, dont on constate la pré-
sence à la plus grande profondeur , et qui se retrouve sur le sommet des plus hautes montagnes.
Miss Opliélia était l'esclave absolue du devoir. Lorsqu'elle était sûre de marcher, suivant son expression favorite, dans le sentier du devoir, le feu et l'eau n'auraient pas été capables de l'en détourner. Elle serait allée se jeter dans un puits, ou à la bouche d'un canon chargé, s'il lui avait été démontré que ce sentier y passait. Elle s'était créé un idéal de justice et de perfection si élevé, si complet, qu'elle ne l'avait jamais atteint malgré ses efforts héroïques, et qu'elle était constamment tourmentée du sentiment de son insuffisance. Jamais elle ne faisait de concessions à la fragilité humaine. Aussi ses dispositions ordinaires donnaient-elles à sa piété une tournure sévère et même un peu sombre.
Mais comment pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare, homme sceptique, railleur, tolérant, irrégulier dans toutes ses habitudes ? La raison en est simple ; elle l'aimait sincèrement. Lorsqu'il était enfant, c'était elle qui lui avait enseigné le catéchisme, qui avait raccommodé ses habits, qui lui avait donné tous les soins qu'exige le jeune âge. Elle avait pour lui une affection réelle , dont Augustin avait su profiter pour lui persuader que le sentier du devoir allait dans la direction de la Nouvelle-Orléans ; qu'elle devait s'y rendre, afin de veiller à l'éducation d'Evangéline, et de sauver la maison de la ruine à laquelle l'exposaient les fréquentes indispositions de sa femme. L'idée d'un ménage dont personne ne prenait soin loucha le cœur de miss Opliélia. Quoiqu'elle regardât Augustin comme une espèce d'idolâtre, elle lui portait intérêt , riait de ses saillies, prévoyait ses erreurs, les empêchait même plus souvent qu'auraient pu le supposer ceux qui le connaissaient.
Nos lecteurs jugeront mieux encore du caractère de miss Ophélia par ses actions. Nous la revoyons assise dans la chambre qu'elle occupait pendant la traversée; elle est environnée d'une multitude de sacs de nuit, de boîtes, de paniers, qu'elle se hâte d'attacher ensemble avec des ficelles.
— Allons, Eva , dit-elle, comptez vos affaires ; vous n'y avez pas songe, j'en suis sûre; vous êtes étourdie comme tous les enfants. Le sac en tapisserie taché, le carton bleu qui contient votre beau chapeau , ea fait deux ; la malle de caoutchouc , trois ; mon nécessaire, mon carton, ma boîte de cols, six ; la petite malle de cuir, sept. Où avez-vous mis votre ombrelle.'... Donnez-la-moi, que je l'enveloppe de papier, et que je l'attache avec la mienne...
— Mais, ma cousine, à quoi bon tout cela?... nous sommes à notre porte...
— 11 faut prendre soin de ses effets, ma chère, si on veut les conserver. Qu'est devenu voire dé?
— Je ne sais pas, ma cousine.
— Kehoii\ons-le ; examinons votre boîte à ouvrage. Un dé, de la cire, deux cuillers, des ciseaux, un couteau, un paquet d'aiguilles. . i c'est bien Vont. Que faisiez-vous , mon enfant, quand vous voyagiez