‹ La case du Père TomChapitre 71 sur 200 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Adolphe, appuyé contre la rampe de l'escalier, le regardait avec une lorgnette, d'un air qui eût fait honneur à un dandy.

— Eh bien, faquin, lui dit Saint-Clare en lui enlevant la lorgnette, est-ce ainsi que vous vous permettez de traiter ma compagnie?... Qu'est-ce que c'est que cette belle veste de satin brodé? Il me semble qu'elle est à moi ?

— Oh ! maître, dit Adolphe, elle était toute tachée de vin, et vous n'auriez pas décemment pu la porter. Elle ne convenait plus qu'à un pauvre noir comme moi.

En prononçant ces mots, Adolphe balança la tête avec grâce, et passa la main dans ses cheveux parfumés.

— Ce qui est fait est fait, reprit Saint-Clare. Je vais présenter Tom à sa maîtresse , et vous le conduirez ensuite à la cuisine. Ayez bien soin de ne pas prendre de grands airs avec lui , il vaut deux freluquets comme vous.

— Maître aime toujours à plaisanter, dit Adolphe en riant : je suis enchanté de le voir d'aussi bonne humeur.

— Venez, Tom, dit Saint-Clare.

Tom entra dans l'appartement. Les tapis moelleux, les glaces, les tableaux, les statues, les rideaux, le frappèrent d'étonnement. Il resta stupéfait, comme la reine de Saba devant Salomon. Il osait à peine poser le pied sur le sol.

— Marie, dit Saint-Clare à sa femme , je vous ai enfin acheté un bon cocher. Il n'a pas son pareil pour la sobriété; il est aussi noir et vous mènera aussi doucement qu'un corbillard. Ouvrez les yeux, regardez-le, et ne dites plus que je ne songe jamais à vous quand je suis absent.

Marie leva les yeux, et les fixa sur Tom.

— Je suis sure qu'il se grisera, dit-elle.

— ■ On m'a garanti sa piété et sa tempérance.

— Je souhaite qu'on ne vous ait pas trompé ; mais j'en doute.

— Adolphe, reprit Saint-Clare, menez Tom en bas, et souvenezvous de ma recommandation.

Adolphe se retira en sautillant, et Tom le suivit d'un pas lourd.

— C'est un vrai mastodonte, dit Marie.

— Allons, ma chère , fit Saint-Clare s'asseyant sur un tabouret auprès du sofa , soyez gracieuse , et dites quelque chose d'agréable à votre ami.

— Yous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps fixé.

— Je vous en ai écrit les motifs.

— Votre lettre était si courte, si froide !

— Mon Dieu ! la malle partait; il fallait donner cette lettre telle quelle, ou rien.

— On a toujours des prétextes pour allonger les voyages et raccourcir les lettres.

— Tenez, dit Saint-Clare en montrant à Marie une boîte de velours, voici un présent que je vous ai apporté de New-York; c'est un

daguerréotype , aussi fini qu'une gravure , où je suis représenté avec Eva.

Marie regarda le portrait d'un air mécontent.

— Pourquoi avoir pris une position si gauche? dit-elle.

— La position peut n'être pas du goût de tout le monde; mais que dites-vous de la ressemblance ?

— Si mon opinion vous est indifférente dans un cas, je suppose qu'elle doit l'être également dans l'autre , dit la dame en remettant le daguerréotype dans sa boîte.

— Que le diable t'emporte ! pensa Saint-Clare ; mais il ajouta tout haut : — Allons , Marie , point de mauvaises chicanes , que pensezvous de la ressemblance ?

— Vous avez grand tort, Saint-Clare, d'exiger de moi que je m'occupe de pareilles bagatelles. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée; et il y a eu tant de vacarme ici depuis votre arrivée, que je suis à moitié morte.

— "Vous êtes sujette à la migraine, madame ? dit miss Ophélia sortant brusquement des profondeurs d'un fauteuil où elle était assise, occupée à dresser l'inventaire des meubles et à en calculer le prix.

— Oui, répondit Marie, j'en souffre comme une martyre.

— Le thé de genièvre est excellent contre cette affection, dit miss Ophélia ; c'est du moins ce que m'a souvent affirmé la femme d'Abraham Perry, et elle savait soigner les malades.

Saint-Clare sonna gravement, en disant : — Je ferai récolter tout exprès les premières crues de genévrier qui mûriront dans mon jardin, et sur les bords du lac. En attendant, cousine, vous devez avoir besoin de vous reposer des fatigues du voyage... Adolphe, dites à Mammy de venir.

La mulâtresse qu'Evangéline avait si tendrement embrassée parut, coiffée d'un grand turban rouge et jaune dont l'enfant venait de lui faire présent.

— Mammy, dit Saint-Clare, je confie cette dame à vos soins. Elle est triste, et désire se reposer. Conduisez-la à sa chambre, et veillez à ce qu'il ne lui manque rien.

Et après avoir pris congé des deux époux, miss Ophélia suivit la mulâtresse.

Page 1