CHAPITRE XV
les plus belles plantes du tropique. D'énormes grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs écarlates ; des géraniums, des rosiers courbés sous le faix de leurs touffes embaumées ; des jasmins d'Arabie au feuillage sombre, semé d'étoiles d'argent; des jasmins jaunes, des verveines, confondaient leurs parfums et leurs ombrages. Çà et là , d'antiques aloès dressaient bizarrement leurs pointes massives, mystérieux et sombres comme de vieux enchanteurs , regardant du haut de leur grandeur la végétation moins durable qui les entourait.
Toutes les arcades étaient festonnées de tentures en tapisserie orientale, qu'on pouvait baisser à volonté pour intercepter les rayons du soleil. La résidence tout entière avait un aspect somptueux et romantique.
Au moment où l'on mit pied à terre, Evangéline en extase avait l'air d'un oiseau prêt à s'enfuir de sa cage.
— Ma maison n'est-elle pas magnifique ? dit-elle à sa cousine.
— Elle est jolie, sans doute, répondit miss Ophélia ; mais je ne puis m'empêcher de la trouver un peu païenne.
Tom , en descendant du siège , promena autour de lui des regards pleins d'admiration. Il jouit avec calme des beautés qui lui étaient offertes. Le nègre, il faut se le rappeler, est originaire des plus fécondes et des plus belles contrées du monde. 11 aime avec ardeur l'éclat, la richesse, l'étrangeté. Cette passion à laquelle il s'abandonne sans réserve, et qui n'est point réglée parle goût, lui attire même les railleries de la race blanche, plus froide et plus méthodique.
Saint-Clare, qui avait l'imagination poétique, sourit du jugement que miss Ophélia avait porté sur sa propriété, et, se tournant vers l'esclave, dont la physionomie était radieuse de plaisir, il lui dit :
— Tom, mon ami, cela paraît vous convenir?
— Oui, monsieur, ça me paraît comme il faut.
Cependant, une foule de serviteurs de tout âge et de toute taille se montraient dans les galeries, au rez-de- chaussée et au premier, pour voir rentrer leur maître. Au premier rang était un jeune mulâtre, qu'on reconnaissait pour un personnage de distinction à sa toilette recherchée, à ses habits coupés suivant la dernière mode, et au mouchoir de batiste parfumé qu'il tenait avec grâce à la main. Ce dignitaire, nommé M. Adolphe , faisait tous ses efforts pour repousser la multitude qui encombrait le vestibule.
— En arrière ! en arrière, tous ! criait-il d'un ton impérieux. Vous me faites honte, en vérité ! Osez-vous bien vous immiscer aux affaires de votre maître dans les premiers instants de son retour ?
Etonnés de cette phrase élégante, les esclaves reculèrent tous à une distance respectueuse, excepté deux robustes porteurs, occupés au transport des bagages. Grâce à l'arrangement systématique de M. Adolphe, au moment où Saiul-Clare se retourna après avoir payé le cocher, il n'eut devant lui que M. Adolphe en personne, remarquable par sa veste de satin, sa chaîne d'or, son pantalon blanc, et l'exquise délicatesse, de ses manières.
— Ah ! c'est vous, Adolphe, dit son maître en lui tendant fa main, comment allez-vous, mon garçon ?
Adolphe débita avec volubilité un discours improvisé, qu'il ruminait dans sa tète depuis une quinzaine.
— C'est bien, c'est bien, dit Saint-Glare avec son air habituel de négligence et de moquerie , votre harangue est digne d'éloges, Adolphe. Veillez à ce qu'on mette les bagages en place ; dans une minute, je vais être auprès des domestiques.
Il introduisit miss Ophélia dans un vaste salon , pendant qu'Eva , légère comme un oiseau , courait ouvrir la porte d'un boudoir où était couchée, sur un lit de repos, une grande femme blême aux yeux noirs.
— Maman ! dit Eva transportée d'aise en se jetant à son cou et en l'embrassant à plusieurs reprises.
La mère l'embrassa languissamment, et lui dit ensuite :
— C'est assez, mon enfant ; prenez garde de me faire mal à la tête.
Survint Saint Clare, qui embrassa sa femme d'une façon tout orthodoxe et maritale, et lui présenta miss Ophélia. Marie Saint-Clare examina sa cousine avec une certaine curiosité, et la reçut avec une indolente politesse.
Un groupe de domestiques se pressait à la porte du vestibule ; on y voyait entre autres une mulâtresse d'un âge mûr, d'une physionomie prévenante, que l'attente et la joie faisaient trembler.
— Yoilk Mammy ! s'écria Evangéline en se précipitant dans les bras de la mulâtresse. Celle-ci ne dit pas qu'elle avait mal à la tête : elle étreignit la petite fille en riant, en pleurant, de manière à faire douter de sa raison. De Mammy, Eva passa à une autre, distribuant des poignées de main et des baisers.
— Ma foi, dit miss Ophélia, les enfants du Sud font des choses dont je serais incapable.
— Quoi? demanda Augustin.
— Je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais nuire à personne ; mais, quant à embrasser...
— Des nègres? vous ne sauriez vous y résoudre ?
— Vous l'avez dit. Comment peut-elle faire?
Saint-Clare se mit à rire, et se présenta aux nombreux serviteurs qui l'attendaient.
— Holà ! venez tous, Mammy, Jimmy, Polby, Sukey ! cria-t-il en donnant la iiiiiin aux uns et aux autres; vous êtes donc contents de voir votre mailre ? tiare, les enfants, ajouta t-il en heurtant un petit garÇOD fuligineux qui se traînait sur les pieds et les mains. Si je marelie sur quelqu'un , qu'on in'ax erlisse.
Le* enclaves rirent aux lai nies et remercièrent Saint-Clare, qui leur distribua de menues pièces de monnaie; ; puis ils s'éloignèrent, suivis d'Evangéline, qui portait dans son sac des pommes, des noix, des rubans, du sucre candi, des dentelles, des jouets de toute espèce, recueillis pendant son voyage.
Tom, assez, embarrassé de sa personne, se tenait dans un coin, et