CHAPITRE XVI
Ces observations étaient faites à déjeuner quelques jours après l'arrivée de miss Ophélia.
— Elle est la bienvenue , dit Marie appuyant nonchalamment sa tête sur sa main. Elle s'apercevra, je crois, d'une chose, c'est que ce sont les maîtresses qui sont les esclaves ici.
— Oh! certes, elle s'en apercevra, et découvrira bien d'autres vérités.
— On nous reproche de garder des esclaves, comme si nous les avions pour notre avantage , dit Marie. Si nous ne consultions que notre intérêt, nous leur donnerions à tous la liberté.
Evangéline fixa ses grands yeux pleins de gravité sur les traits de sa mère, et dit avec simplicité :
— Pourquoi donc les gardez-vous, maman ?
— Je ne sais trop ; car ils font le malheur de ma vie. Ce sont eux surtout, j'en suis convaincue, qui me rendent malade. Ah ! les êtres insupportables !
— Quelle mouche vous a piquée ce matin? s'écria Saint-Clare. Vous ne rendez pas justice à vos noirs. Est-ce que Mammy, par exemple , n'est pas la meilleure des créatures? Vous serait-il possible de vous en passer ?
— Je reconnais les qualités de Mammy ; mais, comme tous les gens de couleur, elle est d'un égoïsme!...
— Ah ! l'égoïsme est un grand défaut, dit gravement Saint-Clare.
— N'est-ce pas une horreur, reprit Marie, de dormir si profondément toutes les nuits? Mammy sait qu'il me faut des soins presque à toute heure, et pourtant elle ne se décide jamais à se lever. Si je suis ce matin plus malade qu'à l'ordinaire, c'est à cause des efforts que j'ai dû faire pour la réveiller.
— N'a-t-elle point dernièrement passé plusieurs nuits blanches auprès de vous? demanda Evangéline.
— Comment le savez-vous ? dit Marie avec aigreur : elle se plaint donc à vous ?
— Elle ne se plaint pas; seulement elle m'a dit que vous aviez passé successivement de fort mauvaises nuits.
— Pourquoi Jeanne ou Rosa ne la remplacent-elle pas, dit Saint- Clare , afin de la laisser reposer ?
— Comment pouvez-vous faire une proposition pareille? En vérité, Saint-Clare, vous êtes bien irréfléchi. Je suis si nerveuse, que le mo'ndre souffle m'agace, et la présence d'une personne à laquelle je ne serais pas habituée me donnerait des convulsions. Si Mammy avait de l'intérêt pour moi, elle se réveillerait plus aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs dévoués ; mais j'en suis réduite à envier leur sort.
Marie soupira. Miss Ophélia avait écouté ce dialogue d'un air de finesse et de dignité, sans y prendre part. Avant d'exprimer une opinion, elle voulait observer les positions et savoir à quoi s'en tenir.
— Mammy a quelques qualités sans doute, reprit Marie : elle est douce et respectueuse, mais foncièrement égoïste. Elle ne peut se
consoler d'être séparée de son mari. Voyez-vous, lorsque, après mon mariage, je vins habiter la Nouvelle-Orléans, j'ai été obligée de l'emmener, et mon père ne pouvait se passer de son mari, habile forgeron, dont les services étaient indispensables. Je tâchai de décider Mammy à rompre franchement son union. Je suis fâchée de n'avoir pas insisté, car je l'aurais mariée à un autre ; mais j'ai tant d'indulgence ! Je dis à Mammy qu'elle ne devait pas s'attendre à revoir son époux plus d'une ou deux fois dans sa vie ; que l'air du pays de mon père étant contraire à ma sauté , je n'y retournerais pas. Je lui conseillai de se pourvoir ailleurs; croyez-vous qu'elle s'y refusa? Moi seule sais à quel point elle est entêtée.
— A-t-elle des enfants ? demanda miss Ophélia.
— Oui, elle en a deux.
— Elle doit être privée de ne plus les voir.
— Je ne pouvais pas les emmener. C'étaient deux petits êtres malpropres, dont la vue me faisait horreur, et qui d'ailleurs lui prenaient trop de temps ; mais je crois que Mammy a toujours conservé un chagrin secret de toute cette affaire. Elle n'a pas voulu prendre un autre époux; et quoiqu'elle sache combien elle m'est nécessaire, combien ma santé est délabrée , je crois que demain, si elle pouvait, elle retournerait auprès de son mari. Ah ! les meilleurs nègres sont d'un épouvantable égoïsme.
— On ne peut y songer sans frémir, djt sèchement Saint-Clare.
Miss Ophélia le regarda d'un œil pénétrant. Il avait la figure animée par un dépit concentré , et un sourire sarcastique plissait ses lèvres.
— Mammy a toujours été ma favorite , dit 3Iarie. Je voudrais pouvoir montrer à vos domestiques du IS'ord ses robes de soie el de mousseline, ses mouchoirs de batiste. J'ai passé quelquefois la moitié de la journée à lui arranger ses chapeaux. Toujours bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet plus de quatre ou cinq fois dans sa vie. Elle a tous les matins du thé ou du café très-forts, avec du sucre blanc. C'est un grand abus sans doute ; mais Saint-Clare veut qu'on mène grand train à la cuisine , où chacun fait ce qu'il lui plaît. La vérité est que nos enclaves sont gâtés; et si on a tant d'égoïsme à leur reprocher, c'est un peu de notre faute. Mais j'en ai si souvent parlé à Saint-Clare, que j'en suis fatigués.
— Et moi aus&j, dit Saint-Claie en prenant un journal. Lvangeline i\ ait •'•coûté sa mère a\ee l'c\ pression de mystérieuse
rêverie qui lui était particulière, Elle Rapprocha doucement de .Marie, et se mettant sur ses genoux , elle lui dit : — .Maman , ne pourrais-je prendre soin de vous une seule nuit, rien qu'une seule? Je sais que je n'irriterais pas mis nerfs, et que je ne dormirais pas, Je passe souvent des nuits sans dormir, a penser...
— Quelle folie! dit Marie. Vous êtes une étrange enfant!
— Me le permettez-vous, maman? reprit timidement la petite fille, M.iinmy ne se porte pas bien , elle m'a dit hier qu'elle avait mal à la
tète.