CHAPITRE XVI
— Encore un caprice de Mammy ! Tous ces nègres se croient morts quand ils ont le moindre mal à la tête ou au doigt. Je ne le supporterai jamais, non, jamais! J'ai des principes bien arrêtés là-dessus, miss Ophélia , et vous comprendrez que c'est de toute nécessité. Si vous encouragez vos serviteurs à se plaindre des plus légères indispositions, à exprimer les moindres désagréments qu'ils éprouvent, ils vous en rebattront les oreilles du matin au soir. Pour ma part, je ne me plains jamais ; personne ne sait ce que j'endure ; je crois que mon devoir est de supporter patiemment mes peines , et c'est aussi ce que je fais.
A cette étrange péroraison , les yeux ronds de miss Ophélia peignirent sans détour un étonnement si comique, que Saint-Clare ne put retenir un éclat de rire.
— Saint-Clare rit toujours, reprit Marie d'une voix d'agonisante, quand je fais allusion à ma mauvaise santé! Je souhaite qu'il ne vienne pas trop tôt un jour où mes plaintes soient justifiées.
Marie porta languissamment un mouchoir à ses yeux, et il y eut un moment de silence , après lequel Augustin se leva. Il consulta sa montre, et dit qu'il était obligé de sortir pour une affaire importante. Evangéiine le suivit; Marie et miss Ophélia restèrent seules à table. La première , dès que l'époux fut parti , se hâta de retirer son mouchoir, désormais inutile, puisque le coupable pour lequel elle posait avait disparu.
— Voilà bien Saint-Clare! dit-elle. Il ne se rendra jamais compte de ce que je souffre , de ce que j'ai souffert depuis longues années. Si j'étais de ces femmes qui gémissent sans cesse, qui crient pour la moindre indisposition, je le concevrais, un homme se lasse bien naturellement d'une femme qui se plaint toujours; mais j'ai gardé le silence sur toutes mes douleurs, je les ai courageusement étouffées, et mon mari a fini par s'imaginer que j'étais capable de tout supporter.
Miss Ophélia ne savait pas précisément quelle réponse elle devait faire. Pendant qu'elle y rêvait, Marie essuya ses larmes et rajusta ses vêtements , à peu près de même qu'une colombe lisse ses plumes après un orage. Elle entra ensuite dans de longues explications sur les armoires, les commodes, le linge, les garde-mangers, les fruitiers, dont il était convenu que miss Ophélia prendrait soin. Ses recommandations, observations, injonctions, furent tellement multipliées, qu'elles auraient bouleversé le cerveau d'une femme moins systématique que l'indigène de Vermont.
— Je crois que je vous ai tout dit, ajouta Marie. La première fois que je tomberai malade, vous pourrez agir sans me consulter. Seulement, ayez l'œil sur Eva ; elle a besoin de surveillance.
— Il me semble qu'elle a le meilleur caractère du monde.
— Elle est très-originale, dit sa mère. Il y a chez elle des particularités si excentriques, que je n'y comprends absolument rien. Elle ne me ressemble pas du tout.
Marie poussa un profond soupir, comme si c'eut été réellement une circonstance des plus fâcheuses. Miss Ophélia se dit qu'il était heu-
reux pour l'enfant de ne pas ressembler à sa mère; mais la prudence l'empêcha d'exprimer tout haut cette opinion.
— Eva a toujours aimé la société des domestiques, et cela n'a peutêtre pas d'inconvénients. Moi-même je jouais avec les petits nègres de mon père, et je n'y voyais aucun mal. Mais Eva se met sur le pied de l'égalité avec tous ceux qui l'approchent ; c'est une étrange manie dont je n'ai pu la déshabituer, et que son père a l'air d'approuver. Le fait est que Saint-Clare gâte tout ce qui est chez lui, excepté sa femme.
Mis Ophélia continua à garder le silence de la tombe.
— Voyez-vous, reprit Marie, il n'y a qu'une chose à faire avec les esclaves, c'est de leur faire sentir leur infériorité, et de les mater solidement; cela m'était naturel dès mon enfance. Mais Eva est capable de jeter le désordre dans toute une maison; quand elle sera à la tête de celle-ci, je ne sais ce qui arrivera. Je ne demande pas mieux que d'être bonne avec mes domestiques; mais il faut savoir les mettre à leur place. Eva ne le sait point; il n'y a pas même moyen de lui faire comprendre ce que c'est que de mettre un domestique à sa place. Vous l'entendez me proposer de me veiller la nuit pour laisser dormir Mammy ! voilà un échantillon de la conduite qu'elle tiendrait si on l'abandonnait à elle-même.
— Mais, dit miss Ophélia, je suppose que vous regardez vos esclaves comme des créatures humaines qui doivent avoir quelque repos quand elles sont fatiguées.
— Assurément; je leur accorde volontiers tout ce qui peut contribuer à leur bien-être sans les éloigner de leur devoir. Je ne m'oppose pas à ce que Mammy dorme dans un temps ou dans un autre ; elle ne mourra jamais faute de sommeil, car elle dort assise, debout, en marchant, à toute heure et partout. Mais il est vraiment ridicule de traiter des esclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de porcelaine.
Marie se plongea dans les profondeurs d'un volumineux coussin, respira un flacon d'odeurs en cristal taillé, et reprit d'une voix faible :
— Vous voyez , cousine Ophélia , que je ne parle pas souvent de moi ; ce n'est pas mon habitude, cela ne m'est pas agréable, et je n'ai pas même la force de le faire. Mais je ne suis pas d'accord avec Saint-Clare sur les points que je vous ai indiqués. Saint-Clare ne m'a jamais comprise, jamais appréciée, et c'est la principale cause de mes souffrances. Il a de bonnes intentions, j'en suis convaincue; mais les hommes sont tous foncièrement égoïstes et inconsidérés envers les femmes : telle est du moins mon impression.
Miss Ophélia, comme la plupart de ses compatriotes de la Ixouvellc- Angleterre, craignait à l'excès de s'immiscer dans des discussions de famille. Elle prévit qu'elle était menacée d'une fâcheuse confidence; aussi se composa-t-elle un visage impassible. Pour mieux prouver sa neutralité, elle tira de sa poche un bas qu'elle tenait en réserve comme spécifique contre l'oisiveté, et se mita tricoter avec énergie. Ses lèvres serrées disaient aussi clairement que ses paroles : IVes-