CHAPITRE PREMIER. il
reux tous ceux qui l'environnaient, et s'occupant sérieusement du bien-être matériel des nègres de sa propriété. Il avait eu le malheur de se lancer étourdiment dans des spéculations hasardeuses, et des billets souscrits par lui pour une somme considérable étaient tombés entre les mains de Haley.
Ces explications donnent la clef de la conversation précédente. En a? prochant de la porte, Elisa en avait saisi quelques mots qui avaient sulft pour lui révéler qu'un marchand d'esclaves faisait des offres à son maître. Elle aurait volontiers écouté à la porte avant de se retirer; mais sa maîtresse l'appelait, et elle fut obligée de se retirer. Toutefois, elle crut comprendre que c'était son fils que le trafiquant convoitait. Son cœur se gonfla; elle serra involontairement le petit Henri avec tant de force qu'il la regarda d'un air stupéfait. En entrant dans l'appartement de madame Shelby, elle renversa le lavabo, heurta la table à ouvrage, et rapporta de la toilette une longue robe de chambre au lieu de la robe du soir qu'on lui demandait.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, Elisa? lui dit madame Shelby.
— Oh! madame, madame! s'écria la quarteronne; et, fondant en larmes, elle se laissa tomber sur une chaise.
• — Qu'est-ce qui vous tourmente, ma chère?
— Oh! madame, un marchand d'esclaves vient de causer avec mon maître dans la salle à manger. Je l'ai entendu.
— Eh bien! quand cela serait?
— Oh! madame, croyez-vous monsieur capable de vendre mon Henri ?
Et les sanglots de la pauvre créature redoublèrent.
— Le vendre ! Non, c'est impossible. Vous savez que votre maître ne fait jamais d'affaires avec les marchands du midi, et qu'il ne songe jamais à vendre ses serviteurs tant qu'ils se comportent bien. Pourquoi, folle que vous êtes, pensez-vous qu'on veuille acheter votre Henri ? Est-ce que tout le monde a pour lui les mêmes yeux que vous? Allons, consolez-vous; accrochez ma robe au porte-manteau, coiffez-moi, et n'écoutez plus aux portes.
— Yous, madame, vous ne consentirez jamais à ce que....
— Sans doute, je n'y consentirais pas. Pourquoi ces inquiétudes? Je laisserais plutôt vendre un de mes enfants. Mais en vérité, Elisa, vous devenez trop fière de ce petit garçon. Aussitôt qu'un homme entre ici, vous vous imaginez qu'il vient vous l'enlever.
Rassurée par ce langage , Elisa rit de ses alarmes , et procéda ave dextérité à la toilette de sa maîtresse.
Madame Shelby était une femme supérieure, sous le rapport de l'intelligence et des sentiments. A la générosité, à la grandeur d'âme, qui caractérisent souvent les femmes du Kentucky, elle joignait une haute moralité et des principes religieux qu'elle savait mettre en pratique. Son mari, assez indifférent en matière de foi, respectait les convictions de sa femme, dont il redoutait même les jugements. Il la laissait entièrement libre d'améliorer la condition intellectuelle et physique de ses serviteurs, sans vouloir lui-même s'en mêler active-
ment. Il ne pensait pas avec certains sectaires que l'excès des bonnes œuvres de personnes pieuses profitait au reste des fidèles; pourtant il semblait convaincu que sa femme avait assez de charité pour deux, et il se flattait vaguement de gagner le ciel, grâce à la surabondance de qualités dont elle lui offrait l'exemple, et qu'il n'avait pas la prétention d'égaler.
Ce qui embarrassait le plus M. Shelby, après son entretien avec le marchand d'esclaves, c'était la difficulté de faire consentir sa femme à l'arrangement projeté, et de triompher de l'opposition qu'il s'attendait à rencontrer.
Madame Shelby était loin de deviner les préoccupations de son époux. Elle le savait foncièrement honnête, et c'était avec une complèle bonne foi qu'elle avait repoussé les soupçons d'Elisa. Elle ne daigna pas s'y arrêter, et s'occupa exclusivement de se préparer à une visite qu'elle voulait faire dans la soirée.