CHAPITRE XVII
et je n'ai ni argent , ni toit pour me couvrir , ni coin de terre qui m'appartienne; mais si l'on me laisse désormais ma liberté, je serai content de mon sort. Quant à mon ancien maître, je lui ai remboursé amplement ce qu'il a dépensé pour moi ; je ne lui dois rien.
— Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Elisa; le Canada est loin.
— C'est vrai, reprit Georges; mais il me semble que je respire un air libre qui me fortifie.
En ce moment, on entendit des voix dans la grande cuisine; une minute après on frappa à la porte, qu'Elisa ouvrit en tressaillant.
Siméon Halliday était en compagnie d'un frère quaker , qu'il présenta sous le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était de baute taille, mince comme une latte ; il avait les cheveux rouges ; la finesse et la perspicacité étaient peintes sur sa figure. Il n'avait pas l'air calme, placide et rustique de Siméon Halliday; au contraire il semblait rempli d'assurance, de résolution; il connaissait son mérite, et il en était fier; dispositions qui s'accordaient mal avec son chapeau à larges bords et sa phraséologie de sectaire.
— Notre ami Phinéas, dit Siméon, a découvert quelque chose d'important pour toi, et il est bon que tu le saches.
— Voici le fait, dit Phinéas; il prouve qu'il est bon d'être toujours aux aguets, même en dormant. Hier au soir , j'étais dans une petite taverne isolée. Tu te la rappelles, Siméon; c'est celle où nous vendîmes des pommes, l'an dernier, à une grosse femme qui avait de grands pendants d'oreilles. J'étais harassé de la route; après souper, en attendant que mon lit fut prêt, je me suis étendu dans un coin sur une pile de sacs; j'ai pris pour couverture une peau de bison , et je me suis endormi.
— Rien que d'un œil? fit Siméon.
— Non, ma foi! des deux yeux , et j'ai ronflé pendant plus d'une heure, car j'étais mort de fatigue. En revenant à moi , j'ai aperçu quelques hommes attablés au milieu de la chambre ; ils causaient et buvaient; et comme il était question des quakers , j'ai prêté l'oreille sans faire semblant de rien. <« Ils sont réfugiés dans l'établissement des quakers, a dit un des convives. — Ils n'y resteront pas longtemps, a dit un autre. Nous renverrons le jeune homme dans le Kentucky , chez son maître , qui en fera un exemple. — Moi, dit un troisième , je me charge de la femme; j'irai la vendre à la Nouvelle-Orléans, et j'espère en tirer seize ou dix-huit cents dollars. Quant à l'enfant , il est déjà vendu. » Ils ont en outre parlé de l'esclave Jim et de sa mère, qu'on devait reconduire dans le Kentucky. Ils ont dit que deux constables allaient arriver pour diriger les opérations. Un de ces coquins, être chétif , à la parole mielleuse, est chargé de réclamer la jeune femme devant le juge , affirmer par serment que c'est sa propriété, et se la faire remettre pour l'emmener au Sud. Ils connaissent la route que nous devons prendre ce soir, et nous poursuivront au nombre de six ou huit. Maintenant, que faire?
Le groupe qui se tenait en diverses attitudes, après cette commu-
nication, aurait mérité d'être reproduit par un peintre. Racliel Halliday, qui venait de préparer une fournée de biscuits, levait au ciel ses mains parsemées de farine. Siméon était tombé dans une profonde rêverie; Elisa s'était jetée au cou de son mari; Georges, les poings serrés, les yeux étincelants, manifestait une indignation bien naturelle de la part d'un homme dont la femme et l'enfant sont menacés d'être vendus aux enchères publiques , sous la protection des lois d'une nation chrétienne.
— Que ferons-nous, Georges? dit Elisa d'une voix éteinte.
— Je sais ce que je ferai, répondit Georges; et passant dans l'autre pièce, il en rapporta ses pistolets.
— Tu vois ce qui se prépare , Siméon , dit Phinéas.
— Je le vois, répliqua Siméon en soupirant : je souhaite qu'il n'en vienne pas à cette extrémité.
— Je ne veux compromettre personne, dit Georges ! si vous voulez me prêter une voiture et m'indiquer le chemin, j'irai seul jusqu'au prochain relais. Jim a la force d'un géant, le courage du désespoir ; et je suis comme lui.
— Fort bien, ami , dit Phinéas; cependant , pour cela même tu as besoin d'un guide. Tu es libre de combattre, si bon te semble; mais il y a des parties de la route que nous connaissons et que tu ne connais pas.
— Phinéas est un homme sage, ajouta Siméon : tu feras bien, Georges, de t'en rapporter à lui. Surtout garde-toi bien d'employer tes armes mal à propos.
— Je n'attaquerai personne, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce pays, c'est de me laisser tranquille ; alors j'en sortirai en paix ; mais ma sœur a été vendue à ce marché de la Nouvelle-Orléans, où je sais pourquoi l'on vend les femmes ; et je laisserais mettre la mienne aux enchères, quand il me reste une paire de pistolets pour la défendre ! Mais, Dieu m'en garde! je combattrai jusqu'à mon dernier soupir, avant qu'on m'enlève ma femme et mon enfant; qui oserait m'en blâmer?
— Aucun mortel ne saurait te blâmer, dit Siméon. Tu suis les impulsions de la chair et du sang. Malheur au monde, à cause de ses péchés! mais malheur surtout à ceux qui sont les auteurs du mal!
— N'agiriez-vous pas de même à ma place?
— Je désire ne pas être mis à l'épreuve, dit Siméon : la chair est faible.
— - Je crois que, dans un cas semblable, ma chair serait d'une force suffisante , dit Phinéas en agitant ses bras musculeux, comme les ailes d'un moulin à vent. Si lu as des comptes à régler avec quelqu'un, ami Georges, je me charge de te prêter assistance.
— On voit bien que tu n'as pas été dès ta naissance dans la société <lcs quakers, dit Siméon en souriant; ton naturel prend le dessus par intervalles.
De fait, Phinéas avait longtemps vécu dans les bois, adonné à la chasse, cl redoutable aux bètes fauves; mais ayant épousé une jolie