CHAPITRE XVII
quakeresse, il s'était décidé à s'enrôler dans la colonie des amis. Il s'y montrait honnête et laborieux, on n'avait aucune accusation précise à formuler contre lui ; mais ceux qui avaient atteint le plus haut degré d'élévation spirituelle lui reprochaient de n'être pas à leur hauteur.
— L'ami Phinéas a des manières à lui , dit Rachel Halliday; mais, en définitive, il a le cœur bien placé.
— Eh bien, reprit Georges, n'est-il pas urgent de hâter notre fuite ?
— Je me suis levé à quatre heures du matin , dit Phinéas , et j'ai trois heures d'avance sur nos persécuteurs, s'ils mettent leurs plans à exécution. En tout cas, il serait dangereux de partir avant la brune ; il y a dans les villages de mauvaises gens, qui nous inquiéteraient peut-être et retarderaient notre marche. Mieux vaut attendre ici, et nous embarquer dans deux heures. Je vais aller trouver Michaël Crass; je le prierai de nous suivre sur sa jument, d'avoir l'œil au guet , et de nous avertir dès qu'il verra une bande s'approcher. Sa jugement est excellente, capable de distancer tous les autres chevaux, et il nous rattrapera sans peine au moindre danger. Nous avons des chances pour atteindre la première porte avant d'être attaqués. Bon courage donc, ami Georges! ce n'est pas la première évasion que j'ai favorisée.
A ces mots, Phinéas ferma la porte derrière lui.
— Phinéas est rusé, dit Siméon; laisse -toi mener par lui, il se mettra en quatre pour toi.
— Ce qui m'attriste, c'est le risque auquel vous vous exposez.
— Tu nous obligeras beaucoup en n'en parlant plus, ami Georges. Notre conscience nous dicte notre conduite , nous ne saurions agir autrement. Allons, mère, hâte tes préparatifs , il ne faut pas renvoyer ces amis à jeun.
Pendant que Rachel et ses enfants faisaient cuire du poulet et du jambon , et boulangeaient des galettes de maïs, Georges et sa femme se retirèrent dans leur petite chambre , et ils confondirent leurs larmes en songeant qu'ils pouvaient être bientôt séparés pour jamais.
— Elisa, dit l'époux, les gens qui ont des amis, des maisons, des terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous nous aimons, nous dont l'un n'a rien plus que l'autre. Avant de vous connaître, je n'avais été aimé par personne, excepté par ma mère et ma sœur. Le matin du jour ou le marchand emmena Emilie, elle vint me trouver dans le coin où je couchais, et me dit : Georges, votre dernière amie s'en va; que deviendrez-vous, pauvre enfant? Je me levai, je lui sautai au cou en sanglotant, et elle pleurait aussi. Je passai dix ans sans entendre de nouvelles paroles d'affection; mon cœur s'était racorni, il était devenu sec comme des cendres. Quand je vous rencontrai, je fus, grâce à votre amour, comme ressuscité d'entre les morts. Et maintenant, Elisa, je verserai la dernière goutte de mon sang, mais on ne vous arrachera pas de mes bras; pour vous enlever, il faut marcher sur mon cadavre.
— Que le Seigneur nous prenne en pitié! dit Elisa; qu'il nous
accorde de quitter ce pays ensemble! c'est tout ce que nous lui demandons.
— Dieu est-il du côté des blancs? reprit Georges, moins pour répondre à sa femme que pour épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font? Pourquoi laisse-t-il arriver de pareilles choses? Certes la puissance est de leur côté; mais l'Evangile y est-il comme ils le disent ? Ils sont riches et heureux ; ils sont membres d'une Eglise, et s'attendent à aller au ciel, tout en vivant doucement dans ce monde; et de pauvres et honnêtes chrétiens, des chrétiens aussi bons ou meilleurs qu'eux-mêmes, sont couchés dans la poussière à leurs pieds. Ils les vendent et les achètent; ils font trafic de leur sang, de leurs gémissements, de leurs larmes, et Dieu les laisse faire !...
— Ami Georges, cria Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, et fais-en ton profit.
Georges et sa femme se rapprochèrent, et Siméon lut le commencement du psaume 7 2 :
« Mais pour moi, mes pieds m'ont pensé manquer, et je suis presque tombé en marchant,
» Parce que j'ai été rempli d'indignation en voyant la prospérité des méchants.
» Ils ne participent point aux travaux et aux fatigues des hommes, et n'éprouvent point les fléaux auxquels les autres hommes sont exposés.
» C'est pourquoi l'orgueil les lie comme une chaîne, la violence les entoure comme un vêtement.
» Leurs yeux sont bouffis de graisse. Ils ont plus que leur cœur ne peut désirer.
» Ils sont corrompus, et parlent méchamment en faveur de l'oppression. Leur langage est hautain.
» C'est pourquoi mon peuple, tournant la vue vers eux, et leur trouvant une coupe pleine d'abondance,
» Se laisse aller à dire : Comment est-il possible que Dieu sache ce qui se passe ? Le Très-Haut a-t-il réellement la connaissance de toutes choses? »
— Voilà le langage que tu tiens, ami Georges.
— Je serais prêt à signer ces lignes, repartit Georges.
— Eh bien ! écoute la suite, dit Siméon :
« Quand j'ai réfléchi là-dessus, c'était pénible pour moi; mais je suis cul ré dans le sanctuaire de Dieu, et j'y ai compris quelle devait èi re leur tin.
» Jl est très-vrai, o Dieu, que cette prospérité où tu les as établis leur est devenue un piège ; tu les as renversés dans le temps uième qu'ils s'élevaient.
» Oh ! comment sont-ils tombés dans la dernière désolation ? Ils ont manqué tout d'un coup, et ils ont péri à cause de leur iniquité.
»> Seigneur, tu réduis au néant dans ta cité la vaine image de leur bonheur, comme le songe de ceux qui s'éveillent...